‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 43 sur 358 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Cette imputation ne se trouve pas seulement sous la plume des écrivains mal disposés pour les Jésuites; elle apparaît jusque dans les rapports des Ministres de Napoléon * .

Il y a là une double erreur. D'abord on ne peut citer aucun ancien Jésuite qui soit entré dans la Société des Pères de la Foi. Assurément les religieux de l'Ordre éteint par le Bref de Clément XIV entretenaient l'espoir de le voir ressusciter dans un avenir plus ou moins prochain ; ils appelaient de leurs vœux cette restauration, bien décidés, si elle se produisait de leur vivant, à reprendre un joug qui leur était cher et dont ils n'avaient été affranchis que malgré eux. En attendant, attachés à leur Institut dans la mesure et de la manière que l'obéissance ne pouvait leur interdire, ils restaient Jésuites par le cœur. Et à cause de cela même il leur répugnait de s'affilier à une Société où ils ne pouvaient être que des Jésuites modifiés ou amoindris. En second lieu, les Pères de la Foi n'étaient point du tout Jésuites. Ils espéraient le devenir un jour et, de fait, la plupart le devinrent quand les circonstances le permirent : c'est-à-dire pas avant 1814 pour ceux qui restèrent en France.

Il est d'usage d'attribuer libéralement la qualité de Jésuites à différentes catégories de personnes. D'après un mot célèbre, on est toujours le Jésuite de quelqu'un.

I. Pendant tout le temps qu'il fut ministre de la police, Fouché s'acharna contre la Société des Pères de la Foi; il assouvissait ainsi sa haine contre les Jésuites, comme le constate son historien, M. Madelin qui parait bien, lui aussi, confondre les uns avec les autres. Portails, qui pourtant n'était pas un ennemi pour les Pères de la Foi, affirme sans hésiter dans un Rapport officiel qu'ils sont des Jésuites déguisés. L'usage s'est conservé. M. Flourens intitule « Napoléon et les Jésuites » un article de Revue, article peu sérieux, il est vrai, où naturellement on ne rencontre pas d'autres Jésuites que les Pères de la Foi. {A'^ou^elle Revue, fév. 1894.) Mais ce qui paraîtra plus étonnant, c'est que l'historien du cardinal Fesch, l'abbé Lyonnet, plus tard archevêque d'Albi, écrit couramment que le cardinal favorisa constamment les Jésuites, C'est les Pères de la Foi qu'il veut dire, puisque au moment où les Jésuites reparaissent, le cardinal Fesch est obligé de quitter son diocèse et la France.

Nous ne pouvons pas, on le comprend, employer ici ce nom dans un sens aussi arbitrairement étendu. Il a pour nous une signification nettement définie. Un Jésuite est un religieux de la Compagnie de Jésus. Or, pour être religieux de la Compagnie de Jésus, deux conditions sont requises, l'admission par les Supérieurs légitimes et rémission des vœux, l'une et l'autre soumises à des règles précises. En dehors de là, on ne peut être Jésuite qu'en métaphore.

Les origines de la Société du Sacré-Cœur remontent aux plus mauvais jours de la Révolution. Elle eut pour fondateur l'abbé Eléonor de Tournély, né à Laval, le 21 janvier 1767; il avait fait ses études de théologie à Saint- Siilpice sous la direction de M. Émery. 11 paraît y avoir puisé dans une association de fervents séminaristes, présidée par l'abbé Tassin, l'idée de l'œuvre à laquelle il devait consacrer sa vie. Émigré en Belgique en juillet 1791, avec son ami l'abbé Charles de Broglie', il se sentit pressé de réunir quelques jeunes prêtres pour travailler ensemble avec plus d'efficacité au service de l'Eglise. La Société se mettait sous le patronage du Sacré-Cœur de Jésus et devait s'inspirer de l'esprit et de la règle de saint Ignace qu'elle pratiquerait dans la mesure du possible. D'ailleurs les associés s'engageraient à demander leur admission dans la Compagnie de Jésus le jour où elle serait rétablie.

Aidés des conseils et de l'appui d'un prêtre vénérable parsa science et sa vertu, le Chanoine Pey, de la métropole de Paris, l'abbé de Tournély et ses trois premiers compagnons s'installèrent, le 3 mai 1794, près de Louvain, dans une ancienne maison de campagne des Jésuites. Ils

I. Charles de Broglie était ûls du maréchal Victor-François de Broglie, ministre de la guerre au début de la Révolution et bientôt émigré. Son frère Maurice fut évêque de Gand, où sa fermeté lui attira la colère de Napoléon.

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