CHAPITRE PREMIER
Quelques semaines plus tard Napoléon livrait son secret dans un billet adressé à P'ouché : « Mon but principal a été d'empêcher les Jésuites de s'élablir en France. Ils prennent toutes sortes de figures. Je ne veux ni Cœur de Jésus, ni Confrérie du Saint-Sacrement, ni rien de ce qui ressemble à une organisation de milice religieuse, et sous aucun prétexte, je n'entends faire un pas de plus ni avoir d'autres ecclésiastiques que des prêtres séculiers ^ »
Cependant le Père Yarin, prévenu de l'orage qui menaçait la Société, rédigeait un Mémoire pour sa défense. Portalis se chargea de le présenter ; en même temps les municipalités intéressées au maintien des collèges faisaient entendre leurs réclamations. Le cardinal Fesch, qui aimait les Pères de la Foi, et qui, cette année même, leur avait confié deux nouveaux établissements dans le diocèse de Lyon, plaida hautement leur cause. Son intervention fut décisive. Si le texte du Décret de messidor était rigoureux, l'exécution fut molle et intermittente 2.
D'autres événements, bien plus graves dans leurs conséquences, se produisaient vers la même époque au sein même de la petite Société. Dans les premiers moisde 1804, les Pères de la Foi d'Angleterre, au nombre de vingt, se détachaient de l'obédience de Paccanari et partaient pour la Russie où le Père Gruber, Général delà Compagnie de Jésus, les admettait individuellement au noviciat. Le Père Rozaven, leur supérieur, s'était rendu à Rome l'année précédente; il avait vu le Pape et l'avait informé du malaise provoqué par la conduite équivoque et peu
1. Corresp. de Napoléon, t. X, p. 16. A Fouché, i5 vendémiaire an XIII (7 oct. i8o4).
2. Cf. Etudes, t. XG, p. 889. Les victimes de Messidor. Article Paul Dudon.
religieuse de Paccanari. Le progrès, trop rapide peut-être, de la Société, la faveur dont elle jouissait à Rome spécialement, avait troublé le sens de celui qui la gouvernait. Il n'était plus question de se réunir à la Compagnie de Jésus, dont le Pape avait pourtant officiellement reconnu l'existence en Russie, qu'il allait incessamment rétablir dans le royaume des Deux-Siciles et le duché de Parme et dont il souhaitait la pleine etentière restauration. Les Pères de la Foi ne faisaient donc, en sollicitant leur admission parmi les Jésuites de Russie, que se conformer aux intentions bien connues du Saint-Père et remplir le but même de la Société où ils étaient entrés.
Telles étaient les considérations que le Père Rozaven présentait à son ami le Père Varin en lui écrivant de Polotsk (mars 1804). Celui-ci en fut profondément impressionné. Lui aussi avait pu se rendre compte dans un voyage à Rome de la fâcheuse tournure que prenaient les affaires de la Société sous la direction de Paccanari; les relations avec ce chef étranger causaient aux Pères de la Foi en France plus d'embarras et de dangers qu'elles ne leur procuraient de secours ; car c'était là surtout ce qui portait ombrage au gouvernement.
Le Père Varin se demanda s'ils ne devaient pas imiter leurs confrères d'Angleterre. 11 songea d'abord à s'adresser directement au pape ; mais le cardinal-légat Spina ayant été mis au courant de l'aff'aire prit sur lui de donner une décision que, à raison des circonstances, il ne jugeait pas à propos de solliciter du Saint-Père lui-même. Spina, usant des pouvoirs qu'il avait reçus pour régler les aff'aires religieuses de France, déclara donc que les Pères de la Foi devaient, pour le plus grand bien de l'Eglise, se séparer de l'obédience de Paccanari, et se constituer en Société indépendante. Quant à leur projet de rejoindre les Jésuites de Russie, il estimait que le moment n'était pas venu, et que leur devoir, en attendant, était de continuer leurs œuvres en France.
La séparation fut accomplie et le Père Varin, élu