‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 57 sur 358 · I. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1", t. I", p · texte numérisé non relu

I. Lecestre, Lettres inédites de Napoléon 1", t. I", p

a. Il y a eu en iScj, dans les prisons d'Etat, « 544 détenus par mesure de haute police ». On trouve dans les registres du temps une catégorie « de détenus non jugés et non traduits en jugement dans la crainte de les voir acquittés faute de preuves juridiques » (Madelin, Fauché, t. I", p. 5i5). Nous aurons bientôt à i)arler d'un détenu de cette catégorie. Au surplus, la lettre à Fouché, dont on vient de lire un passage, débute

acte de déférence envers le Pape en un moment inopportun, fut avisé que la récidive le conduirait à Fénestrelle. Il fallut donc s'exécuter; le plus grand nombre des Pères de la Foi quittèrent les collèges pour rentrer dans leurs diocèses et se remettre à la disposition de leurs évêques; ils parvinrent cependant à se maintenir au collège de Belley jusqu'en 1809, avec la connivence d'un préfet plus indépendant ou plus habile. Plusieurs d'entre eux auraient voulu partir pour la Russie. Cette fois encore des conseils autorisés les en dissuadèrent.

Pendant les six années qui suivirent, la petite Société paraît bien véritablement éteinte. Ses membres, dispersés, sont désignés à l'attention d'une police qui devient de jour en jour plus ombrageuse. Le Père Varin, en raison de sa qualité de Supérieur, est l'objet d'une surveillance spéciale. Fouché avait d'abord tenté de le gagner; il alla jusqu'à lui offrir un poste de grand-vicaire à Lyon ou à Paris. Sur son refus, Varin reçut ordre de se rendre sans délai à Besançon; le préfet du Doubs, Debry, était chargé d'avoir l'œil sur lui.

La mésintelligence entre l'empereur et le Pape était dès alors à l'état aigu. La politique religieuse de Napoléon en devenait de plus en plus méfiante et tracassière. L'occupalion de Rome dès 1808, la confiscation des Etats de l'Eglise, la bulle d'excommunication, l'enlèvement et la captivité du Pape à Savone (mai-juillet 1809) aggravent terriblement la situation. En pareilles conjonctures, des hommes que l'on avait obstinément tenus pour des Jésuites ne pouvaient manquer d'être au premier rang des suspects. Assurément les Pères de la Foi — même après leur dispersion les Bulletins de police les désignent toujours sous ce nom — devaient prendre parti pour le Pape contre l'empereur ; ils étaient des plus empressés à faire circuler la Bulle d'excommunication, ce qui alors constituait presque un crime

ainsi : « Le sieur Perrier, prêtre dissident, dont il est parlé dans votre bulletin du 9 décembre, doit être envoyé en surveillance à Fénestrelle, w C'est un spécimen de l'administration de la justice impériale.

CHAPITHE PREMIER (1794-1814) 31

de lèse-majesté. C'étaient donc des ennemis dangereux, dont tout le personnel administratif et policier se faisait un devoir de suivre les agissements avec une attention méticuleuse , Ce n'était pas le moment d'entretenir les uns avec les autres, moins encore avec celui qui avait été le Supérieur de la Société, des relations où la clairvoyance du ministre Fouché ou de son successeur Savary eût aisément découvert des complots contre la sûreté de l'empire.

Les Pères de la Foi passèrent donc dans l'isolement, et à peu près étrangers les uns aux autres, cette période malheureuse; ils n'en restaient pas moins fidèles à l'idée qui les avait réunis ; leur espérance de voir rétablir l'Ordre de saint Ignace s'affermissait par les épreuves mêmes qui semblaient en rendre la réalisation plus difficile. Le Pape, qui souhaitait cette restauration, était prisonnier, et l'empereur à l'apogée de sa puissance.

Mais les hommes accoutumés à voir la main de la Providence dans la conduite des affaires de ce monde savent que les interventions divines se manifestent de préférence alors que tout est humainement désespéré. Une prédiction, que l'on pouvait croire surnaturelle, avait cours parmi les Pères de la Foi. Lors de la suppression des Jésuites en France, onze ans avant le Bref de Clément Xl\, le Père Nectou, ancien Provincial d'Aquitaine, avait révélé à un jeune prêtre de Poitiers, l'abbé d'Aviau, ce que Dieu lui découvrait dans l'avenir. La Société de Jésus devait être bientôt abolie dans tous les États catholiques ; mais elle ne resterait pas éternellement au tombeau. Lui-même, l'abbé d'Aviau, contribuerait à sa résurrection. Il serait un jour archevêque dans une grande ville ; il favoriserait de tout son pouvoir le retour des fils de saint Ignace ; c'est dans son diocèse et à son appel que la Compagnie de Jésus ressuscitée ouvrirait en France son premier collège '.

I. Cf. Histoire de Mgr Charles d'Aviau du Bois-de-Sanzay, successivement archevêque de Vienne et de Bordeaux, par l'abbé Lj'onnel, t. !=', p. III, 1847.

Quoi qu'on puisse penser de ces sortes de prophéties, il est certain que celle du Père Nectou appartient à l'histoire des Pères de la Foi, en ce sens tout au moins qu'elle leur était connue et qu'elle ne put manquer de faire quelque impression sur leurs esprits. Ils la voyaient, en effet, se réaliser de point en point. En 1807, Mgr d'Aviau du Bois-de- Sanzay était archevêque de Bordeaux. Il avait appelé les Pères de la Foi à évangéliser son diocèse, à commencer par la ville métropolitai ne ; il leur avait confié son Petit- Séminaire de Bazas. On espérait que, après la nouvelle tempête, le reste de la prédiction s'accomplirait aussi. Et selon toute vraisemblance, on n'avait pas à attendre beaucoup; car le vénérable archevêque avait passé soixantedix ans. Son historien va jusqu'à affirmer que c'est cette considération qui retint plusieurs candidats à la Compagnie de Jésus, prêts à partir pour la Russie après la dispersion des Pères de la Foi en 1807. C'est peut-être s'avancer beaucoup; ce que l'on peut dire avec plus d'assurance, c'est que la vénération qui s'attachait à la mémoire du Père Nectou disposait beaucoup de personnes à donner créance aux vues prophétiques qui lui étaient attribuées. Le saint archevêque de Bordeaux lui-même, fort peu crédule d'ailleurs, en parlait volontiers et toujours avec grand respect.

Il n'est pas douteux que les Pères de la Foi aient trouvé dans celte pieuse légende, qui apparemment était pour eux quelque chose de plus, un réconfort et unpointd'appui pour leur confiance en l'avenir. Non seulement ils restaient fidèles à l'esprit et au but de leur Société, mais ils s'efforçaient de la propager et de lui amener des adhérents. Nous voyons parles catalogues qu'on ne cesse pas, jusqu'en 1811, d'admettre chaque année quelques nouvelles recrues. Beaucoup d'autres étaient gagués qui attendaient pour se présenter le moment favorable. A cet égard la dispersion des Pères de la Foi eut son utilité ; elle leur permit de faire partager à un grand nombre de jeunes hommes, clercs et laïques, la pensée à laquelle ils avaient voué leur vie. On

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