‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 62 sur 358 · I. Correspondance de Napoléon J"', t. X, p · texte numérisé non relu

I. Correspondance de Napoléon J"', t. X, p

L'article du Journal des Débats qui avait provoqué le raéconlentement de l'empereur contenait un magnifique éloge de la Société renaissante : « Les nouveaux Jésuites, disait-il, sont ce qu'étaient les anciens. Outre le même nom, le même habit, la même règle, les nouveaux vont être formés par les anciens, ces restes d'Israël que la Providence ne semble avoir conservés que pour être les dépositaires du feu sacré et des vraies traditions et principes de l'Institut. De sorte que la chaîne depuis saint Ignace ne se trouvant nullement interrompue, on peut dire que les nouveaux Jésuites sont véritablement les successeurs des anciens, et que l'Ordre, sans avoir la même étendue, n'en a pas moins la même perfection... » Le Journal des Débats devait bien changer de ton dans la suite.

martyrs ou confesseurs de la foi, égorgés à la Glacière d'Avignon, dans les prisons de la Force, des Carmes, de l'Abbaye, frappés sur l'échafaud ou victimes d'une mort lente et cruelle à bord des navires de transportation^ »

Les survivants occupaient des fonctions dans le clergé séculier. Il est bien remarquable que, après tant d'années, on se souvenait encore dans le public que ces vieux prêtres avaient été Jésuites, et nous voyons par des correspondances ofïicielles que, en dépit de leur âge, la police impériale les trouvait encore dangereux. Mgr d'Osmond, évéque de Nancy, fut un jour invité par Portails à fournir des renseignements sur un de ces vieillards qui se trouvaient dans son diocèse et que le ministre qualifiait d'« intrigants». Dans une lettre confidentielle, le prélat reconnaît qu'il y a en efl'et dans son diocèse une vingtaine d'anciens Jésuites. Ce sont, dit-il, « des prêtres admirables »; il eût souhaité que tout son clergé fût composé de semblables « intrigants 2 ».

Quelques anciens Jésuites français sollicitèrent et obtinrent, avant 1814, du Père Général Thaddée BrzozoAvski, de faire ou de renouveler leur profession. On peut citer les Pères Simpson (de son vrai nom Sionnet), de la Fontaine, Charles Fleury, le fameux prédicateur Nicolas Beauregard, etc. ; mais tous résidaient à l'étranger. Un seul reçut cette faveur en France même, le Père Joseph de Glorivière dont nous aurons bientôt à parler. Le moment n'était pas venu où ces vétérans, depuis si longtemps dispersés, pourraient reprendre leur place dans le rang. Tant que dura l'empire, ceux des sujets de Napoléon qui se sentirent une vocation de Jésuites, ou bien entrèrent dans la Société des Pères de la Foi, ou bien s'en allèrent en Russie chercher une liberté qui n'existait pas ailleurs sur le continent. Nous trouvons dans les catalogues les noms de trente-deux Français admis au noviciat de

1. Jacques Terrien, Histoire du R. P. de Clorivière, p. 566. 1891.

Polotsk, dans les premières années du siècle. Ils appartiennent à notre Histoire, soit par leur origine, soit parce que presque tous revinrent en France lorsque la Société fut expulsée de Russie. Plus de la moitié y entrèrent en 1804 ou 1805, c'est-à-dire au moment où, par le Bref Per aliaSy le Pape faisait très nettement connaître son intention de rétablir la Compagnie de Jésus et où, d'autre part, le Décret de Messidor, porté contre les Pères de la Foi, donnait non moins clairement à entendre que la France lui était fermée impitoyablement.

Au reste, en attendant que la patrie se rouvrît à leur zèle, les Jésuites français trouvaient largement à l'exercer en Russie. Plusieurs d'entre eux se dévouèrent aux missions du Volga et du Caucase. D'un autre côté, le collège de Saint-Pétersbourg, fondé par le tsar Paul I®% réclamait surtout des maîtres français. A ce propos on ne lira pas sans intérêt la lettre que le Père Billy écrivait de Moscou, le 15 décembre 1802, à son ancien confrère le Père Bourdier-Delpuits *.

«Je vous dirai, mon cher ami, que le Saint-Siège a confirmé par une Bulle solennelle la Compagnie de Jésus en Russie dans tous ses privilèges, et que le gouvernement a accepté la Bulle. Depuis lors, beaucoup d'anciens membres

I. J.-B. Billy, né le i8 mars 1788, avait été admis dans la Province de Champagne, le 21 sept. l'jôô. Après la suppression de la Compagnie, il alla rejoindre les Pères de la Russie-Blanche. Il lit sa profession le i5 avril 1809, à Saint-Pétersbourg. Il enseigna les mathématiques au collège de cette ville, puis, en 181 3, devint admoniteur du Père Général Brzozowski. Il mourut à Paris le 17 novembre i83o, âgé de 92 ans. (C'est par erreur de typographie sans doute que le Père de Ravignan aurait dit « né en lyiS ». Clément XIII et Clément XIV, t. II, p. 54o.)

Le P. J.-B. Bourdier-Delpuits, né le 25 mai 1734, entré dans la Compagnie le 18 décembre 1762, mourut à Paris le i5 décembre i8ii. Engag dans le clergé séculier après la suppression de l'Ordre, il fut vicaire général des diocèses de Cousérans et d'Angoulême, puis chanoine du Saint-Sépulcre à Paris. Pendant la Révolution il subit la prison et l'exil; il consacra les dernières années de sa vieillesse à la direction de la Congrégation de la Sainte Vierge qu'il avait fondée et qui allait devenir si fameuse sous la Restauration, grâce à la malveillance des libéraux et à la sotte crédulité du public.

d'Italie, d'Allemagne, d'Angleterre même, ont demandé leur agrégation dans la Société réintégrée. Il manque des Français, parce que la Société, ayant été détruite en France longtemps avant de l'être dans les autres pays, tout ce qui en reste aujourd'hui est vieux et invalide. Cependant, par l'état des choses, les Jésuites de Russie auraient besoin de membres français pour la prédication et l'éducation, à cause du grand nombre de Français qui sont ici. Que ne donnerais-je pas pour vous faire sauter, l'abbé Richard ' et vous à Pétersbourg ou à Polotsk! Je désirerais encore, au delà de ce qu'on peut dire, l'abbé Douze, qui était attaché à la paroisse de Saint-Germain-en-Laye avant la Révolution, excellent sujet sous tous les rapports. Si même parmi quelques jeunes gens bien pieux, bien zélés, amis de la Société, vous en connaissez qui puissent se déterminer à passer en Russie, quel bien ne feriez-vous pas pour la plus grande gloire de Dieu, en leur présentant le moyen de se réunir à une Société qui vous est si chère, et qui va devenir plus importante, plus utile et même plus nécessaire que jamais à la religion! Cette mission est singulièrement intéressante. Je suis fâché que les divers rôles que j'ai été obligé de remplir ne m'aient pas mis dans le cas de faire des sermons ; je trouverais à les débiter; mais à mon âge on ne compose plus, et ma mémoire est perdue. Allons, mon cher ami, voyez, cherchez. Mais tout ceci avec prudence, ne réveillons point la jalousie, le préjugé ou la haine. Faisons le bien humblement et modestement.

«C'est le R. P. Griïber qui est aujourd'hui Général; il a succédé au Père Kareu, qui est mort l'été dernier. Depuis deux ans les Jésuites ont un collège à Pétersbourg; ils desservent l'église catholique. Ils font beaucoup de bien, quoiqu'ily ait encore quelques ennemis qui leur ont suscité des tracasseries; mais il paraît qu'aujourd'hui tout le

I. Jean Pierre Richard, né le 7 février 174^, entré dans la Compagnie de Jésus en septembre 1769, mort chanoine de la métropole de Paris et prédicateur du roi, le 29 septembre 1820. Ses sermons ont été imprimés en 4 vol, in-i2. Paris, 1822.

monde à peu près leur rend justice et qu'on se réunit à bien penser sur leur compte. »

On a pu remarquer que le Père Billy faisait part à son ami de l'élection récente d'un nouveau Général de la Compagnie de Jésus. Le Père Kareu, auquel le pape Pie Vil avait adressé le Bref Catholicœ fidei^ était mort le 30 juillet 1802. Le Père Grùber fut élu pour lui succéder le 10 octobre suivant. C'est lui qui reçut le second Bref qui étendait au royaume des Deux-Siciles le rétablissement officiel de son Ordre (30 juillet 1804). Quelques mois plus tard, il périt à Saint-Pétersbourg, victime d'un incendie (26 mars 1805); le 2 septembre de la même année, l'assemblée des profès lui donnait pour successeur le P. Thaddée Brzozowski. C'est à lui qu'était réservée la consolation de voir la pleine et entière restauration de la Compagnie. Dès son élévation au généralat, il put l'entrevoir comme certaine et, pendant dix ans, il lui fut donné de la préparer, soit par des restaurations partielles, en Angleterre, en Italie, aux Etats-Unis, où des communautés furent reconstituées et la vie religieuse réorganisée, soit en admettant pour le for intérieur, conformément au pouvoir qu'il en avait reçu, une multitude d'anciens membres de la Société qui demandaient à y rentrer.

Pour les raisons que nous avons dites, ce mouvement de résurrection ne put guère s'étendre à la France. Néanmoins, en dépit des distances et de tant de symptômes plutôt décourageants, le Général regardait du côté de notre pays avec une particulière insistance ; ses lettres témoignent qu'il ne désespéra jamais de voir l'Ordre de saint Ignace reprendre vie dans le pays qui lui avait donne naissance ^

Cet espoir allait se fortifiant à mesure que les fautes de Napoléon rendaient sa chute inévitable.

I. Déjà en i8o5, quelques semaines avant sa mort, le P. Griiber écrivait : « Non, non, je ne désespère pas de la France; j'espère au contraire que tôt ou tard, la Compagnie de Jésus renaîtra dans ce pays. » (Au P. Beckers, à Amsterdam, i»'' mars i8o5.)

Les effroyables calamités de l'hiver de 1813-1814 annoncèrent l'effondrement du régime impérial. Dès le 3 avril, le Sénat proclamait la déchéance de l'empereur et le rappel de Louis XVIII; le 11, Napoléon signait son abdication dans ce palais de Fontainebleau qui avait servi de prison à Pie VIL

Les Pères de la Foi crurent entrevoir une aurore de liberté. Le Père Varin était toujours interné à Besançon; mais dans les derniers temps, comme nous l'avons dit, la surveillance du préfet Debry s'était beaucoup relâchée de sa rigueur, et le Père Varin avait pu renouer des relations avec plusieurs de ses confrères. Il fut retenu quelques semaines encore dans la ville assiégée par l'ennemi ; mais le gouvernement provisoire ayant conclu le traité par lequel la France rentrait dans ses limites de 1792, il se hâta de se rendre à Paris et d'y convoquer ceux des Pères de la Foi qui pouvaient le mieux l'aider de leurs conseils. Tous étaient bien résolus à reconstituer la Société; mais la même question qu'en 1807 se posait devant eux : Fallait-il s'agréger aux Jésuites de Russie et se mettre à la disposition du Père Général, ou bien seulement continuer leurs œuvres comme avant la dispersion et attendre encore une heure plus favorable pour la réunion toujours désirée ? Dans l'incertitude le Supérieur consulta des personnes que leur situation désignait à sa confiance. C'était Mgr Annibal délia Genga, le futur Léon XII, envoyé à Paris pour porter à Louis XVIII les félicitations du Pape ; puis, le Père de Clorivière, le seul Jésuite qui se trouvât actuellement en France. L'un et l'autre furent d'avis que mieux valait pour le moment rester dans le statu qiio.

Cependant à ce moment-là même le Père Varin apprenait que ses confrères de Belgigue avaient adopté un parti tout différent. Le Père Fonteyne, profès et supérieur

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