CHAPITRE II
Le Père de Clorivière aurait pu, tout en gardant la haute main, se décharger sur quelqu'un des anciens Pères de la Foi d'un ministère trop lourd, semblait-il, pour son âge. Il crut de son devoir d'en assumer tout le fardeau. Les exercices s'ouvrirent le 3 janvier 1815; plus de trente prêtres étaient réunis avec un nombre presque égal de scolastiques et de frères coadjuteurs. « Le Père de Clorivière, dit un témoin, les prêchait trois fois par jour, pendant cinq quarts d'heure chaque fois, avec une force qui étonnait dans un vieillard octogénaire '. » Sur quoi son biographe remarque fort judicieusement : « Cette abondance pourra paraître exagérée; peut-être ne laissait-elle pas assez de place à l'initiative personnelle-. » A quoi l'on devrait ajouter qu'elle n'est conforme ni à l'esprit du livre des Exercices ni à la tradition de l'Ordre. Mais, continue le biographe, « elle avait son excuse dans les circonstances ». Tout en faisant la part de l'âge, il n'est que juste, en effet, de l'attribuer à un zèle débordant. Le père, le maître, pressé d'une responsabilité dont le poids l'accable, veut ramasser dans l'espace de quelques jours le travail qu'il ne peut faire à loisir, et contraint de se séparer avantl'heure de ses disciples et de ses enfants, il multiplie sans com{)ter ses avertissements et ses leçons.
Au surplus, l'ardeur communicative du Père de Clorivière produisait ses fruits. Le Père Cuénet, qu'il avait chargé de l'aider dans la direction du noviciat, écrivait alors : « La régularité la plus grande, la ferveur la plus vive régnent ici. Et le bon vieillard qui se rajeunit, tout en étant dans une action permanente depuis trois heures du matin jusqu'à dix heures du soir, et nos anciens Pères qui disputent aux jeunes les pénitences, les humiliations, quel spectacle!... Aucun de nous n'a pu trouver le temps long ; pour mon compte il me semble que je l'aurais
1. Mémoires sur le Noviciat de Montrouge pour servir à l'histoire de la Société de Jésus en France. Ouvrage manuscrit, du P. J.-B. Gury. (Archiv. lugd.)
2, Jacques Terbibn, Histoire du P. de Clorivière^ p. 585.
allongé encore volontiers. Je voyais déjà mes collègues et nos jeunes gens bien fervents avant cette retraite; mais actuellement ils paraissent comme embrasés'. »
Plus que jamais les Jésuites avaient besoin de cette forte trempe intérieure que seuls peuvent donner à l'âme religieuse les exercices spirituels et la méditation. La grande retraite était à peine terminée que ceux qui y avaient pris part allaient être livrés aux hasards de la dispersion et aux dangers de l'isolement. Napoléon s'était échappé de l'île d'Elbe ; le l*"" mars il débarquait au Golfe-Juan et le 20, il rentrait aux Tuileries. Le régime impérial était déjà reconstitué de toutes pièces; l'essai de liberté religieuse, tenté depuis un an à l'abri de la Charte royale, prenait (in du même coup. Le Père de Glorivière ne crut pas devoir attendre la visite de la police, i oute la maison de la rue des Postes fut dispersée; une quinzaine de novices parmi les plus jeunes se retirèrent sous la conduite du Père Guénet à Taisnil, non loin d'Amiens, dans un château mis à leur disposition par un ami dévoué, M. de Viefville. Mais cet asile même n'était pas sûr; bientôt lous durent le quitter et pour la plupart rentrèrent dans leurs familles.
Toutefois ceux qui étaient dans les séminaires traversèrent la période des Gent-Jours sans être inquiétés. Dès le 30 mars, un Décret avait paru, rélablissant l'Université dans l'état où elle se trouvait en 1808; les séminaires étaient donc maintenus en possession des prérogatives qui leur avaient été enlevées en 1811; le choix du personnel dirigeant et enseignant était laissé à la disposition des évèques. A part le Grand-Séminaire de Soissons que la conscription obligea de fermer, les établissements tenus par les Jésuites ne furent donc pas distingués des autres maisons destinées au recrutement du clergé. Le gouvernement se contenta, en attendant mieux, d'exiger un serment de fidélité à la personne de l'empereur et aux institutions