I. Histoire mss. de Saint-Acheul (Archiv. Paris)i
ment à Waterloo, le 18 juin, Napoléon abdiquait pour la seconde fois le 22, et quelques jours après, trahi par Fouché, il était emmené à Sainte-Hélène, pendant que Louis XVIII reprenait possession de son trône.
La France, épuisée par vingt-cinq ans de révolutions et de guerres, avait un immense besoin de se recueillir dans la paix et le travail. On avait le droit d'espérer que la restauration delà monarchie traditionnelle serait suivie d'une restauration religieuse plus complète que celle qu'avait inaugurée l'homme qui voyait surtout dans la religion un instrument de règne. Aux yeux de l'opinion publique la cause de la religion et celle de la royauté étaient étroitement unies; amis et ennemis ne devaient plus séparer l'une de l'autre ; cette solidarité allait trouver son expression dans la formule le trône et Vautel^ devenue d'usage courant dans la littérature de l'époque. La dynastie royale ne pouvait manquer de favoriser la religion, qui lui assurait en retour le respect et la fidélité des populations. Cette persuasion était unanime dans le pays en 18J5.
Les Congrégations religieuses pouvaient donc penser qu'on ne leur contesterait plus le droit à l'existence. L'Ordre de saint Ignace, qui venait d'avoir lui aussi sa restauration, cesserait sans doute d'être l'objet d'une proscription arbitraire. Il apportait un concours qui n'était pas à dédaigner dans l'œuvre de reconstruction de la France chrétienne et monarchique ; tout son passé en était garant. On cite un propos que Talleyrand aurait tenu à Louis XVIII, peu après Waterloo. Gomme le roi et son ministre s'entretenaient des moyens de consolider le trône : « Sire, aurait dit ce dernier. Votre Majesté espère se maintenir aux Tuileries ; il importe donc de prendre ses précautions. Une sage et forte éducation peut seule préparer les générations nouvelles à ce calme intérieur dont chacun proclame le besoin. Le remède le plus efficace
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pour y arriver sans secousse, c'est la reconstitution légale de la Compagnie de Jésus ^ » Il n'est pas bien vraisemblable que l'ancien évéque d'Autun ait donné ce conseil à l'héritier des Bourbons; il avait trop le sens de ce que l'on appelle les possibilités en matière politique. Mais il est bien certain que l'organisation d'une éducation nationale sur des bases solidement religieuses était la seule digue capable de contenir les éléments de désordre et de révolution.
Le Général des Jésuites, en confiant au Père de Glorivière le soin de reconstituer la Compagnie en France, l'engageait aussi, comme on l'a vu, à agir auprès du roi pour obtenir le rétablissement officiel. Personnellement Louis XVIII n'était pas hostile aux Jésuites ; il avait reçu, avec son frère Louis XVI, les leçons du savant Père Berthier qui a attaché son nom à V Histoire de V Eglise gallicane . Plus tard, sans doute, il s'était laissé influencer par la philosophie du temps; mais l'adversité lui avait ouvert les yeux. L'abbé Edgeworth de Firmont, celui-là même qui accompagna à l'échafaud le roi-martyr, devenu aumônier de son successeur en exil, rendait de lui ce beau témoignage dans une correspondance privée : « Le Roi est ici un autre phénomène, parce que, à part la vie retirée à laquelle les circonstances le condamnent, il pratique hautement sa religion et en suit exactement les règles, dans un pays où, pour les grands et les riches, elle n'est plus de mode. Oh ! que les malheurs de la Révolution ont été utiles à ce
I. Crétineau-Joly attribue ces paroles à Talleyrand, mais il néglige d'indiquer la source où il les a puisées. Il y insiste néanmoins comme s'il les tenait pour incontestablement authentiques. L'attitude de Talleyrand à l'égard des Jésuites ayant toujours été par la suite celle d'un adversaire, l'histor expienlique cette volte-face par la politique égoïste du ministre tombé du pouvoir dans l'opposition, et qui veut « priver les héritiers de son portefeuille d'un concours par lui regardé comme indispensable ». (Histoire delà Compagnie de Jésus, t. VI, p. 128. 1 8/(6.) C'est vraiment beaucoup de machiavélisme, même pour un homme tel que Talleyrand. Dans ses Lettres de Prague, le Père Druilhet mentionne le propos avec une variante. Il l'aurait recueilli de la bouche de la Dauphine (duchesse d'Angoulême).
Prince, et qu'il serait à souhaiter que tous ceux qui souffrent comme lui fissent un bon usage de leurs souffrances^ ! »
Mais quels que fussent d'ailleurs les sentiments personnels de Louis XVIII, il faut reconnaître qu'une mesure telle que le rétablissement officiel de l'Ordre des Jésuites eut été, au lendemain de la Restauration, souverainement impolitique. Le moment n'était pas venu. Tout ce que l'on pouvait raisonnablemeiit attendre de la bienveillance du monarque et de son gouvernement dans des conjonctures aussi difficiles, c'était la liberté de vivre et de travailler. Tel fut en effet le sens de la réponse que Louis XVII I fit transmettre par son confesseur à une adresse qui lui avait été remise de la part du Père de Clorivière et de l'Institut renaissant : « Que les Pères ne reprennent ni le nom ni riiabit de la Compagnie; qu'ils s'occupent sans bruit de leurs aftaires, et ils n'ont rien à craindre"^. »
x\u surplus, les Jésuites ne prétendaient rien davantage. Lors du rétablissement de la paix religieuse par le premier consul, les Pères de la Foi n'avaient nullement songé à demander pour leur Société la reconnaissance légale; ils s'étaient contentés de ce qu'ils considéraient comme le droit commun de tous les Français. Le Concordat était muet sur les Congrégations religieuses ; mais l'article premier proclamait la liberté du culte catholique ; on avait le droit d'en conclure à la liberté de la vie religieuse qui n'est que la forme la plus parfaite de la vie catholique. Le gouvernement impérial semblait autoriser cette interprétation, puisque spontanément, de son plein gré, il conférait le bénéfice de la reconnaissance officielle à un grand nombre de communautés religieuses préexistantes. Il lui plut ensuite, d'en dissoudre et d'en interdire d'autres; il prétendit
1. Lettre écrite de Varsovie, 8 janvier 1802, à Mme la Princesse de Chimay à Londres, publiée par Georges de Manteyer. (Journal des Débats, 3 sept. 19 10.) L'excellent abbé s'illusionnait sans doute quelque peu sur les dispositions de son Prince.
2. Rapport présenté par le P. de Grivel au R. P. Général Louis Fortis, sur l'état de la Compagnie de Jésus en France en 1820.