CHAPITRE II
qua'ucune ne pourrait se former sans autorisation; mais ce furent là des mesures purement administratives d'un pouvoir qui ne connaissait plus d'autres lois que celles de son bon plaisir. La Charte octroyée par le Roi dès son avènement consacrait à nouveau l'ensemble des libertés que l'on regarde comme un patrimoine inaliénable des peuples modernes. Les religieux, les Jésuites aussi bien que les autres, pensèrent qu'ils pouvaient en réclamer leur part; n'aspirant à aucun privilège, satisfaits d'être au regard de la loi des citoyens et rien de plus, ils ne crurent pas avoir besoin de demander à personne la permission de vivre. L'Etat ne reconnaissait pas leur Société; mais il ne l'interdisait pas; officiellement elle était inexistante, il n'y avait que des PVançais pratiquant leur religion comme ils l'entendaient, d'ailleurs soumis aux charges communes et jouissant des droits communs.
Telle fut dès le début de cette nouvelle période de son Histoire la situation légale de la Compagnie de Jésus en France, situation inouïe sous l'ancienne monarchie, c'est vrai, mais conforme aux principes qui servent de base aux institutions politiques des temps nouveaux.
Celte situation qui serait désormais celle de la plupart des Congrégations avait certes de graves inconvénients ; elle avait aussi ses avantages; ce n'est pas ici le cas d'exposer les uns et les autres. Elle était d'ailleurs, pour les Jésuites, la seule possible à une époque où le droit d'association n'était point réglé par une loi organique, et où par conséquent l'existence officielle de l'Ordre dépendait du bon vouloir de gouvernants qui n'eussent jamais consenti à la reconnaître. Ce régime mal défini allait se perpétuer pendant près d'un siècle; il ne cessera que le jour où une loi de la troisième République, organisant enfin la liberté d'association, on assimilera les religieux à des malfaiteurs en les mettant hors du droit commun.
La Compagnie de Jésus rentrait donc en France dans des conditions assez précaires; les Jésuites n'étaient point
rappelés par le roi, comme ils l'avaient été à plusieurs reprises dans les temps passés, comme ils l'étaient encore à ce moment-là même en Espagne ; ils ne pouvaient compter sur la faveur royale et alors même qu'elle leur eut été assurée, ce n'était qu'une garantie insuffisante; le roi n'était plus l'unique maître. « Le roi, disait le Père de Grivel, dans le Rapportcité plus haut, nous est sympathique; la plupart des membres de la famille royale le sont également; mais les ministres nous sont hostiles, et dans l'une et l'autre Chambre, nos amis sont rares. » Les nouveaux Jésuites ne pouvaient que se réclamer d'une liberté proclamée en principe, mais qui n'était encore passée ni dans les mœurs publiques ni dans l'esprit des légistes et que l'on ne manquerait pas de leur contester à la première occasion. L'avenir était bien incertain, le sol bien mal alîermi. Les Jésuites pensèrent qu'ils avaient d'autant plus sujet de faire fond sur l'aide de Dieu que les appuis humains leur faisaient plus défaut, et ils s'engagèrent dans la voie qui s'ouvrait devant eux sans se laisser émouvoir par l'incertitude du lendemain.
Ces ouvriers de la première heure avaient à accomplir une tâche difficile et délicate; il leur fallait renouer la chaîne de la tradition, rechercher et reproduire les traits qui avaient formé la physionomie caractéristique de l'Ordre de saint Ignace pendant les premiers siècles de son existence, relever, pour ainsi dire, pierre par pierre, l'édifice ruiné de fond en comble, de telle façon que le saint fondateur pût reconnaître et avouer son œuvre. Ils y travaillèrent avec une fidélité pieuse et une persévérance auxquelles des tâtonnements et même des erreurs inévitables ne sauraient enlever leur mérite. Leur mémoire ne tombera pas en oubli; on a en effet consacré à un bon nombre d'entre eux des notices plus ou moins détaillées ^
I. Le P. Achille Guidée a plus que tout autre des droits à la reconnaissance de la nouvelle Compagnie de Jésus en France pour le soin qu'il a pris de ne rien laisser perdre des souvenirs qui se rattachaient à son berceau. Admis au noviciat par le P. de Clorivière le 18 octobre
Nous n'avons pas à reprendre ce travail en sous-œuvre ; la plupart de ces religieux reparaîtront au cours de cette Histoire. Nous avons d'ailleurs donné plus haut les noms des dix qui se trouvèrent réunis autour du Père de Clorivière en la fête de saint Ignace, 31 juillet 1814; c'étaient les premiers-nés de la famille; avant la fin de l'année leur nombre atteignit soixante et onze. Nous n'en pouvons reproduire la liste, mais nous en détachons quelques noms qui paraissent mériter une mention spéciale.
Toutd'abord celui du Père Louis Barat, sur lequel brille désormais l'auréole de la sainteté'. Confesseur de la foi pendant la Révolution, prisonnier sous la Terreur, échappé comme par miracle à l'échafaud, il s'était adjoint aux Pères de la Foi au lendemain de leur arrivée en France. Dès lors il avait remis à son supérieur, le Père Varin, cette «petite sœur » à qui il avait enseigné, en même temps que le latin et le grec, des vertus toutes viriles et qui devait s'appeler un jour la Bienheureuse Madeleine-Sophie Barat. Le Père Louis Barat avait fait ses preuves dans les collèges des Pères de la Foi, à Lyon, à Saint-Galmier, à
iSi/j, il appartenait hii-mêine à la première génération des Jésuites français du xix' siècle. Il fut donc le compagnon d'armes de ceux dont il s'est fait le biographe; la plupart du temps il ne fut pas seulement témoin des événements qu'il raconte et, si sa modestie ne l'en eût empêché, il aurait pu dire avec le poète : Quorum pars magna fui. Outre la Vie du P. Varin, celle du P. Sellier et celle du P. Renault, qui remplissent chacune un juste vokime, il a donné en deux volumes une série de Notices sur quelques membres de la Société du Sacré-Cœur et de la Compagnie de Jésus. Il faudrait mentionner encore son Ménologe, bien dépassé depuis, mais qui ne représentait pas moins un travail considérable, et qui fournit pendant de longues années un sujet quotidien d'édification dans toutes les maisons de la Compagnie en France. Le P. Guidée a reçu à son tour l'hommage qu'il avait rendu à plusieurs de ses frères ; sa Vie a été écrite par le P. Grandidier, ancien Provincial de Champagne et Assistant de France.
I. Louis Barat, né à Joigny (Yonne), le 3o mars 1768, reçu dans la Compagnie le ao avril i8i4, mort à Paris le 21 juin i8/(5. Les archives de la Province de Paris possèdent du P. Louis Barat plusieurs ouvrages manuscrits surdesquestionsagitées de son temps, entre autres : sur Jésus- Christ et l'Eglise, sur la Philosophie de saint Thomas, sur le Magnétisme, enfin et surtout contre le système philosophique de Lamennais.
Belley, à l'Argentière; à peine admis dans la Compagnie de Jésus, en 1814, le Père de Glorivière l'avait envoyé au petitséminaire de Bordeaux. Rappelé à Paris en 1824, il y passa les vingt dernières années de sa vie, dans l'exercice d'un ministère tout de zèle et de charité, fécondé par une application constante à la prière et une mortification qui ne le cédait en rien, disait-on, à celle des ascètes les plus austères.
Le Père Robert Debrosse', lui aussi enfermé jeune séminariste dans les prisons de la Terreur, avait failli gravir les degrés de l'échafaud. Père de la Foi, il organisa et dirigea ce collège de Belley qui eut des années si prospères. Devenu, après le coup de force de 1807, aumônier de l'hôpital de Metz, il avait fondé avec le commandant Potot l'œuvre des Bons Livres, qui se répandit par la suite dans un grand nombre de villes. L'expérience qu'il avait acquise à Belley le fit choisir pour présider à la fondation de ce petit-séminaire de Bordeaux que Mgr d'Aviau s'était empressé dès la première heure de confier à la Compagnie de Jésus. Ce fut lui encore qui dirigea le petitséminaire de Billom pendant sa trop courte existence. Modeste, pieux, sachant unir beaucoup de fermeté avec beaucoup de douceur, le Père Debrosse fut continuellement chargé de gouverner ses frères pendant cette période des débuts, où il était bien plus difficile de savoir commander que de savoir obéir.
Nommons encore le Père Charles Gloriot^. Père de la Foi, il s'était dépensé avec une ardeur exubérante dans l'œuvre des Missions ; devenu Jésuite, il fut l'apôtre infatigable des villes et des campagnes, mais c'est au ministère, important entre tous, des retraites sacerdotales qu'il consacra sa maturité. Il y persévéra jusqu'à l'épuisement de ses forces et quand il mourut, en 1844, il avait évangélisé le clergé d'un bon nombre des diocèses de France.
I. Kobert Debrosse, né à Chàlel (Ardcnnes) le a6 mars l'jôS, reçu dans lu ('ompagnie le 29 août 181 4, mort à Laval le 18 février i848.
a. Charles Gloriot, né à Pontarlier le i3 septembre 1768, reçu dans la Compagnie le 11 septembre 181 ''1, mort à Avignon le 18 février i844.