‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 2)Chapitre 79 sur 358 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Parmi les novices de 1814, nous trouvons encore Edmond Cahier, Julien Druiihet, Jean-Baptiste Gury, les trois frères Valantin, les deux frères de Bussy, Achille Guidée, Pierre Guënet, Etienne Glianon, Henri de Raze, etc.. Tous ces noms sont pour les Jésuites français du XIX' siècle l'objet d'une vénération pieuse, parce que ce sont ceux de leurs frères aînés qui leur ont ouvert la voie et leur ont enseigné par leur exemple à faire honneur à la famille. Tous étaient prêtres dès leur noviciat ou le devinrent dans la suite ; mais nous nous reprocherions de ne pas citer avec eux à l'ordre du jour le Frère Firmin Heigny, sacristain ou portier à Saint-Acheul pendant quarante-cinq ans, et qui sut dans ces modestes emplois exercer une action apostolique qui rappelle saint Alphonse Rodriguez. Une petite statue de Notre-Dame des Sept- Douleurs, mutilée pendant la Révolution, puis recueillie et iinstallée par l'humble religieux dans sa loge de portier, y devint bientôt Pinstrument de grâces sans nombre. Le Frère Ileigny obtint qu'elle fût transférée à l'église; il pourvut à la décoration de son autel ; mais surtout il dirigea vers elle, par le seul ascendant d'une piété communicative, un courant de dévotion que le temps ni les événements n'ont pu ralentir; et aujourd'hui encore les pèlerins d'Amiens et des environs aflluent à la chapelle de Notre- Dame des Sept-Douleurs qu'ils appellent la madone du Frère Firmin.

Nous nous en tenons à l'année 1814, celle où rappelée à la vie, la Compagnie de Jésus vit venir à elle ses premiers enfants. Cependant nous croyons devoir leur adjoindre ici deux vétérans qui vinrent seulement un peu plus tard reprendre auprès de leurs nouveaux frères, comme une nouvelle naissance '. Les Pères Augustin

I. Augustin de Bairuel, né le 2 octobre 1741 à Villeneuve-de-Berg- (Ardèche), entré dans la Compagnie le i5 octobre 1756, et de nouveau le i4 octobre i8i5, mort à Paris le 5 octobre 1820.

Antonin Pravaz, né le 7 juillet 1731 à Pont-de-Beauvoisin (Isère), entré dans la Compagnie le 7 septembre 1701, et de nouveau en janvier 181 8, mort à Pont-de-Beauvoisin le 26 février 1821.

de Barruel et Antonin Pravaz étaient Jésuites, lorsque les arrêts des Parlements obligèrent les membres de l'Ordre à se séculariser, en attendant le Bref de suppression. L'abbé Barruel s'était fait un nom par ses nombreux ouvrages de polémique et d'apologie. On connaît surtout les Ilehiennes et les Mémoires sur le Jacobinisme. En 1815, il sollicitait la faveur d'être admis de nouveau dans la Com- Daornie. Le Père Général, à qui le Père de Clorivière en avait référé, accueillit sa demande, mais à la condition qu'il ferait une année de noviciat. « Telle a toujours été la coutume ici, en Russie-Blanche, disait-il, que ceux qui rentraient sans avoir été profès attendaient pour faire la profession une année, et cela d'après le Concile de Trente qui exige pour la validité de la profession une année de noviciat ^ »

Le Père de Barruel éprouva quelque peine de cette exigence, à laquelle il ne s'attendait pas. 11 lui semblait que les quinze années qu'il avait passées dans la Compagnie étaient une épreuve suffisante de sa vocation; d'ailleurs, et ce détail a son importance, lui aussi et à plus juste titre que le Père de Clorivière, se croyait « toujours existant ». a Je m'étais toujours regardé, disait-il dans sa réponse au Père Général, comme lié par mes vœux, sans cesser d'être vraiment Jésuite, ce qui heureusement a fait pour moi une douce illusion dans laquelle je remercie Dieu de m'avoir laissé vivre jusqu'au moment où vous vous prêtez avec tant de bonté à la demande que j'ai faite pour ma profession. Qu'il me soit permis d'ajouter que je ne croyais pas, que je ne crois pas encore, que l'esprit du Concile de Trente fût d'éprouver l'amour d'un enfant qui accourt se jeter dans les bras d'une mère qu'il a le bonheur de voir ressuscitée, comme la vocation de celui qui n'a jamais connu la Société religieuse dans laquelle il demande à entrer. Mais « l'obéissance vaut mieux que les victimes ». Me voilà donc, mon Très Révérend Père,

I. Lettre du 11. P. Brzozowski au baron Penkler, 19 avril 1817.

replacé avec une parfaite soumission au rang des novices, trop heureux si, le temps de cette épreuve écoulé, je puis dire mon Nunc dimittis, en me voyant lié enfin par des vœux indissolubles à mes anciens frères... » (8 janvier 1816.)

Le Père de Barruel fit sa profession le 15 août de la même année. Le 23 octobre suivant il écrit au Père Général :

« ]Mon Très Piévérend Père,

« Il y avait précisément soixante ans que j'avais pris à Toulouse l'habit de la Compagnie, lorsqu'arriva ce jour heureux que Votre Paternité avait désigné comme celui où il me serait permis de faire ma profession. La promesse que j'en avais faite avec nos premiers vœux me tenait trop à cœur, et grâces éternelles en soient rendues à Dieu, me voilà enfin irrévocablement lié à cette sainte Compagnie que toutes les persécutions du siècle n'avaient fait que me rendre plus chère, parce que leur vraie cause ne m'avait appris qu'à mieux apprécier les leçons, les exemples de vertus et toute l'éducation que je lui devais. Sans doute il manque encore à mon bonheur de vivre au milieu de mes frères, et la situation de notre malheureuse France ne permet guère de prévoir le terme de ma captivité, pas même de vous exprimer et vous détailler les raisons qui rendraient mon habitation sous le même toit qu'eux trop dangereuse pour eux-mêmes. Dans cette espèce d'exil, peut-être aurai-je au moins la consolation de ne pas leur être inutile. Au moins dois-je vous dire toute celle dont j'ai joui pendant la retraite que j'ai faite dans la maison où ils préparent au saint ministère un certain nombre d'ecclésiastiques. Ah ! mon Très Révérend Père, dans cette maison il me semblait voir renaître nos anciens noviciats. C'était bien le même esprit, le même recueillement, la même régularité de la part des élèves, et de la part des maîtres les mêmes exemples et les mêmes leçons pour les disposer tous à n'avoir dans leurs travaux d'autres

vues, d'autre intérêt que la plus grande gloire de Dieu. Aussi ne suis-je pas surpris des succès qu'ils ont partout où il leur est permis de se livrer en vrais ecclésiastiques, soit à quelque Mission, soit à l'éducation de la jeunesse... « Recevez, mon Très Révérend Père, tous les remerciements que je vous dois pour cette nouvelle adoption qui me réunit à ce que j'avais de plus cher dans le monde, et veuillez bien, dans vos Saints-Sacrifices et vos prières, donner la même place qu'à vos autres enfants, à votre très humble et très obéissant serviteur

Augustin Barruel, S. J. »

Le sacrifice imposé au nouveau profès montre combien la situation des Jésuites était peu sûre. On n'avait pas osé le garder à la rue des Postes plus de huit jours avant sa profession, et sitôt après, il dut s'éloigner de la communauté que la présence d'un homme aussi connu aurait pu compromettre.

A la date du 13 avril suivant le Père Général lui répondait, le félicitant affectueusement au nom de la Compagnie tout entière :

« Vous n'avez jamais cessé, lui dit-il, de lui appartenir par les sentiments de votre cœur, a[)rès l'avoir constamment honorée par vos talents et vos utiles travaux... Vous la réjouissez aujourd'hui par l'empressement et l'effusion de cœur avec laquelle vous avez renouvelé et ratifié les engagements contractés dans votre jeunesse... J'ai fait lire votre lettre à toute la communauté pour apprendre à nos jeunes gens quelle estime ils doivent faire de leur sainte vocation... 11 est heureux pour la Compagnie renaissante d'avoir encore de précieux restes et d'anciens modèles propres à exciter l'émulation, à enflammer le zèle de la nouvelle génération... »

Par sa belle intelligence, sa haute vertu et les souvenirs qu'il avait gardés de ses premières années de vie religieuse, le nouveau profès était, en dépit de la vieillesse, une précieuse recrue. « Je ne doute pas, disait le

Père de Glorivière dans une de ses lettres au Père Général, qu'il ne soit à portée de nous rendre bien des services. » En effet, bien qu'il eût son habitation au dehors, on le voyait fréquemment dans la communauté, et tous étaient heureux de retrouver dans les récits du vieillard comme une vivante et fidèle image des hommes et des choses d'autrefois. Le Père de Barruel vécut encore quatre ans après sa profession. « Travaillé d'infirmités et sentant sa fin approcher, dit le Père Gagarine, il voulut absolument venir loger avec nous après Noël 1819, et il mourut au milieu de ses confrères, le 5 octobre 1820, à soixantedix-neuf ans, dans les sentiments d'une foi extrêmement vive et courageuse * . »

Ges vénérables anciens semblaient n'être rentrés dans la Gompagnie que pour y mourir fidèles à leur première vocation. D'autres cependant devaient les précéder dans la tombe. Le premier nom inscrit au nécrologe des Jésuites de France depuis leur rétablissement est celui d'un tout jeune homme, 11 s'appelait François Renard et il avait à peine achevé sa vingtième année. Sa très pieuse mère, Mme Jacoulet fut la fondatrice de la Gongrégation de la Sainte-Famille de Besançon 2. Dès l'âge de sept ans, l'enfant, séparé d'elle, lui écrivait : « Puisque nous ne devons être réunis l'un à l'autre que dans le ciel, faisons à Dieu avec une égale générosité tous les sacrifices qu'il nous demande. » Richement doué des qualités de l'intelligence et du cœur, il voulait dès lors être prêtre. Il entra donc au petit-séminaire de Besançon, mais sitôt que fut publiée la Bulle Sollicitudo omnium ecclesiariim^ il s'adressa au Père Varin qui avait été le directeur de sa mère, pour obtenir son admission parmi les enfants de saint Ignace. Reçu au noviciat le 20 décembre 1814, le

1. Souvenirs sur les PP. Barruel et Feller, Le Contemporain, juillet 1878, p. 64.

2. Son mari, originaire de la Suisse allemande, s'appelait Fuchs. Devenue veuve après quelques mois de mariage, elle reprit, ou plutôt on continua au pays à lui donner le nom de Jacoulet qui était celui de sa famille. Renard est la traduction française de Fuchs.

frère François y fut constamment un modèle de ferveur; il dut revenir dans sa famille pendant les Gent-Jours ; mais au mois d'octobre suivant, il apprend que le noviciat est rouvert, et il écrit cette petite note d'allure toute militaire où l'on reconnaît le disciple des Exercices spirituels : « Le Maître a parlé; il me rouvre la carrière. Je m'empresse de rentrer dans mon régiment pour n'en plus sortir; j'y combattrai toute ma vie ; j'y mourrai en brave, les armes à la main pour la gloire de mon Roi et de mon Chef... »

Le Divin Chef devait se contenter de ces généreux désirs. Trois mois plus tard, le 17 janvier 1816, François Renard expirait joyeusement. La petite Société perdait en lui un sujet de grande espérance; mais elle se félicitait d'avoir donné au ciel, pour ses prémices, un émule des Stanislas Kostka et des Louis de Gonzague.

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