CHAPITRE III
toute occasion et par tous les moyens, d'inculquer à ces premières générations de l'Institut l'esprit du Sacré-Cœur tel qu'il l'avait reçu de son cher maître Tournély. En 1820, la communauté quitta la rue des Postes pour se transporter à l'hôtel Biron. Ce transfert ne s'accomplit pas sans causer à l'humble fondatrice et à ses conseillères beaucoup d'appréhension. Pareille installation leur semblait peu convenir à la simplicité et à la pauvreté religieuse. Il fut décidé que, laissant l'hôtel au pensionnat, la communauté irait se loger dans les communs et dépendances. De fait la Mère Barat écrivait peu après à l'une de ses confidentes : « Grâce à Dieu, nous ne sommes pas mieux qu'ailleurs dans cet hôtel Biron, et l'endroit des écuries que nous habitons n'a rien de magnifique. »
Voici d'après le Journal du Noviciat^ le récit de la prise de possession et de la première visite du Père Varin. La physionomie et le genre du vénérable religieux y apparaissent comme dans un instantané :
« Le noviciat entra chez lui le 4 octobre. Le 6, premier vendredi de ce mois, le Père Druilhet y dit la messe, la première messe qui fut dite à l'hôtel Biron... Deux jours après, dimanche, le divin sacrifice y fut célébré en grande solennité par le Père Varin. Il s'informa du jour de l'installation et remarqua que c'était celui même de la fête de saint François d'Assise : « Ah ! dit-il en souriant, voilà une maison bien riche pour un saint si pauvre ! Ah ! qu'il aimait la pauvreté !» — Et là-dessus, se laissant aller, comme à l'ordinaire, à une effusion de cœur charmante, intarissable : « Un jour, raconta-t-il, le bienheureux étant aller visiter un de ses couvents nouvellement fondé, fut scandalisé de le trouver si beau : Retirons-nous d'ici, dit-il à son compagnon, un pauvre de Jésus-Christ ne peut accepter de loger dans ce lieu. — Disant cela il s'en alla tout triste et fut heureux de trouver quelque part une pauvre masure où il passa la nuit. Cela m'a fait penser, mes filles, que si saint François revenait parmi vous, au premier abord il ne se plairait
guère dans cette maison de prince. Mais bientôt, et sitôt qu'il aurait vu le quartier que vous avez choisi, il vous reconnaîtrait pour ses sœurs en Jésus-Christ. » — Il ajouta que lui-même avait coutume de répondre aux gens qui s'étonnaient de voir ses filles transférées à l'hôtel Biron : Elles y sont, il est vrai, mais elles n'y logent pas, — L'entretien se continua, vif, gai, entremêlé de traits spirituels et édifiants. 11 rappela le mot de Berchmans : « INIa plus grande pénitence, c'est la vie commune, parce qu'elle est le tombeau de l'amour-propre. » — Il s'étendit surtout sur le Père de Tournély et les commencements de la Société. — Le Père Varin parla ainsi pendant plus de deux heures qui nous parurent un instant. Il semblait que le fondateur était venu transporter à l'hôtel Birou l'esprit et les plus chers souvenirs du Sacré-Cœur'. »
La part prépondérante que le Père Varin eut dans la fondation du Sacré-Cœur suffirait à lui assurer sa place parmi les ouvriers les plus méritants de la renaissance catholique au début du dix-neuvième siècle. Ce n'est pas toutefois le seul institut religieux dont il ait protégé le berceau. La Congrégation des Sœurs de Notre-Dame, aujourd'hui si prospère en Belgique, en Angleterre et en Amérique, doit son origine à une vue surnaturelle de l'homme de Dieu.
Celle qui en devait être la fondatrice, Julie Billiart, était une pauvre paralytique, incapable de se mouvoir et presque de s'exprimer, quand le Père Varin fut appelé auprès d'elle, au cours d'une Mission à Amiens. Les trésors de grâce qu'il découvrit dans cette âme simple et généreuse lui persuadèrent que Dieu avait sur elle de grands desseins. Il n'hésita pas à lui déclarer qu'elle devait travailler au salut des âmes d'une manière plus étendue qu'elle