CHAPITRE III
A l'automne de 1843, le Père Cliaignon avait quitté la charge de Supérieur pour se consacrer désormais exclusivement à un apostolat qui allait durer encore quarante ans ^ Il ne devait pourtant pas cesser, sauf à l'époque du concile du Vatican, d'appartenir à cette résidence d'Angers dont il était le fondateur. Son successeur, le Père Frédéric Studer y passa seulement deux années ; en 1845 il était appelé au gouvernement du scolasticat de Laval ; mais ces deux années marquent dans l'histoire de la maison.
Le déchaînement général de cette époque contre les Jésuites se doubla à Angers d'un incident qui mit aux prises leurs partisans et leurs ennemis. A la séance de rentrée des tribunaux en 1844, l'avocat général, M. Belloc, récemment venu de Lyon, prit pour sujet de son discours l'éloge de Pierre Ayrault, magistrat angevin au temps de la Ligue. Dans l'assistance, composée de ce que la ville comptait de plus distingué, se trouvait l'évéque entouré de plusieurs dignitaires ecclésiastiques. L'orateur fit des sorties amères et violentes contre le clergé de France et spécialement contre les prêtres et les catholiques de l'Anjou, parmi lesquels la Ligue avait recruté beaucoup de champions, et son héros beaucoup d'adversaires. Une provocation aussi inconvenante ne pouvait manquer d'être relevée. A quelques jours de là parut une Réplique au discours de M . Vavocat général Belloc^ par des catholiques . La controverse engagée sur le terrain de l'érudition n'eût pas tardé à languir, mais les Jésuites s'y trouvaient mêlés. Le fils aîné de Pierre Ayrault était entré dans la Compagnie contre le gré de son père, et pour suivre sa vocation, il avait fui à l'étranger. De là grande colère du magistrat qui avait déversé son ressentiment contre l'Ordre de saint Ignace dans un livre sur l'autorité paternelle. De auctoritate paterna. Naturellement M. Belloc avait exploité et le fait et le livre avec
I. Le P. Pierre Cliaignon, né en 1791, mourut le 20 septembre i883, âgé de 9a ans, dont il avait passé 63 dans la Compagnie.
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racrimonie du parlementaire janséniste. Il n'en fallait pas davantage pour fournir aux passions du moment un thème inépuisable. On oublia bientôt la Ligue et les ligueurs, Pierre Ayrault lui-même et son fils, pour la morale relâchée, le régicide, et les autres griefs qui traînaient alors dans le Constitutionnel on \e Juif-errant, hdi capitale de l'Anjou eut ainsi son « affaire des Jésuites » ; elle avait suscité l'éclosion d'une abondante littérature locale sous forme d'articles de journaux et de brochures suivant la mode du temps \
Il ne paraît pas que cette exhumation de vieilles calomnies ait fait perdre à la Compagnie de Jésus l'estime et la sympathie qu'elle avait conquise à Angers. A ce moment-là même le développement de ses œuvres l'obligeait à décider la construction d'une église. Malgré l'incertitude du lendemain, l'œuvre fut entreprise au mois de mars 1845 et poursuivie sans interruption au plus fort de la tempête. Aux gens qui s'étonnaient de les voir bâtir à la veille d'être expulsés, les Pères répondaient que cette perspective même les contraignait à se hâter; car des constructions inachevées seraient sans valeur le jour où il leur faudrait les vendre. De fait, l'église de la résidence d'Angers fut bénie et ouverte au public en la fête de saint Joseph, le 19 mars 1846. Les travaux de décoration s'achevaient lors de la visite du Père Roothaan, et l'édifice entièrement terminé reçut enfin la consécration des mains de Mgr Angebault, le 15 juin 1849. C'est un monument de style gothique aux lignes très pures, qui fait honneur à la cité. Elle en est redevable principalement aux libéralités d'un de ses enfants, le Père Marin de Boylesve et au talent d'un
I. I'' Discours de M. l'avocat général Belloc. — i" Réplique au discours de M. l'avocat général Belloc, par des catholiques. — 3° Première lettre aux Jésuites d'Angers à propos de la Réplique au Discours, etc.. Par un père de famille angevin. — 4° Erreurs et Distractions..., — 5° Seconde réplique aux Jésuites d'Angers à propos de la Seconde Réplique... etc. et d'une Brochure intitulée : Erreurs et Distractions.. .elc^
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architecte, alors prêtre et chanoine du Mans. Devenu Jésuite quelques années plus tard, il devait bâtir collèges et églises, entre autres celle du Jésus de Paris, qui ont jeté quelque lustre sur le nom du Père Tournesac.
La Révolution de 1848, faite sans chefs et sans programme, avait un caractère plutôt social que politique ; on y trouve surtout les revendications populaires contre Pégoïsme et la dureté du parti bourgeois; P « amour du peuple » est alors, peut-on dire, à la mode, parallèlement avec l'amour de la liberté. Les Jésuites n'avaient heureusement pas attendu cette date pour s'occuper des petites gens. L'état des œuvres dans chacune de leurs résidences montre que cette clientèle absorbe une bonne part de leur activité et de leur dévouement. Nous Pavons observé à Marseille, à Lyon, à Avignon ; nous pourrions faire la même constatationdansles autres villes où ils sont établis. A Angers, par exemple, c'est le Père Bellefroid, un missionnaire de l'époque héroïque, qui fonde l'association des servantes, à laquelle il consacrera les vingt-deux dernières années de sa vie. (1845-1867.) A Nantes c'est le Père Augustin Laurent, avec sa congrégation de Notre-Dame de Bonne Garde qui sera pendant trente ans l'objet presque unique de son zèle et de ses sollicitudes. C'est encore le Père Labonde, l'apôtre et le père des ouvriers : «Oh! le peuple, le peuple, avait-il coutume de dire, que de bien on 4ui ferait faire, si on savait lui parler sa langue avec le cœur! » Pour lui, il avait trouvé ce secret. On en eut la preuve dans les jours troublés de 1848, où l'affection des classes populaires pour les religieux fut leur meilleure sauvegarde contre l'effervescence révolutionnaire. Chose curieuse, il semble que, même sur la fin de la monarchie de Juillet, les Jésuites eussent trouvé dans cette sympathie une défense contre le mauvais vouloir du Gouvernement. Le Père Hîlaire, Supérieur de la maison de Nantes, écrivant au Père Roothaan, le l"" janvier 1848, raconte en effet que le président de la Cour royale de Rennes est venu faire une enquête à leur sujet auprès des
autorités : « Le préfet et le maire, dit-il, ont répondu que nous étions des hommes paisibles..., dévoués au peuple, qui verrait avec peine qu'on cherchât à nous inquiéter. » A cet endroit de la lettre, on lit sur la marge, de la main du Père Roothaan : « De partout, on me dit la même chose. »
Le premier voyage du Père Général à travers la France se termina par la visite de Vannes, Poitiers et Bordeaux. En attendant la prochaine ouverture de leurs collèges, ces trois villes se montraient de jour en jour plus hospitalières à la famille de saint Ignace. Vannes, en particulier, où depuis 1845 le noviciat de Laval avait trouvé asile, lui témoignait un véritable dévouement, dont le souvenir est consigné en termes émus dans les Lettres annuelles. Le Père Louis Leleu faisait encore partie de la résidence quand le Père Roothaan la visita. Au moment de repartir pour l'Italie, il écrivait de Marseille au Supérieur, le Père Levé : « Au nombre des douces consolations que j'ai goûtées l'an dernier à mon passage à Vannes, je compte celle d'y avoir connu le vénérable Père Leleu, de sainte mémoire. Je pense bien, comme vous, que c'est un nouveau protecteur au ciel pour toute la Compagnie et pour la maison de Vannes en particulier...» (18 Décembre 1849.)
Le Père Leleu était venu à Sainte-Anne d'Auray dès 1818; plus tard, à Vannes, il avait appris le breton aux environs de la cinquantième année et pendant un quart de siècle avait travaillé dans les Missions de la Basse-Bretagne. Accablé par l'âge et ne pouvant plus supporter les fatigues de la prédication, il suivait les missionnaires, passant les journées au confessionnal. — « Qu'il vienne, disaient les curés, la présence du saint Père Leleu vaudra tous les sermons. » — Frappé en pleine Mission, il revint à Vannes mourir entre les bras de ses frères, le 1^'' août 1849. Ce fut un deuil public pour la ville et la région. Plus de deux cents prêtres, l'évêque à leur tête, et un peuple immense assistèrent aux funérailles. Depuis lors sa mémoire est restée en vénération, et l'on continue d'aller à son