CHAPITRE III
Février se fit sentir à Strasbourg de façon inquiétante; les vieilles rancunes protestantes contre les Jésuites n'avaient point désarmé ; l'occasion parut favorable de lancer à l'assaut les éléments de désordre toujours prêts dans les moments de crise. Pendant une période, heureusement courte, la résidence fut menacée sérieusement; ses habitants pouvaient s'attendre à tout. C'est alors que parut le dévouement de la population catholique de la ville pour la famille de saint Ignace. Nombre de personnes offrirent de recevoir les Pères dans leurs demeures ; mieux encore les soldats de la garnison, les ouvriers, les mariniers du Rhin vinrent monter la garde de jour et de nuit aux abords de la résidence. Les Lettres annuelles ont recueilli des traits touchants et de ces paroles du cœur par lesquelles se manifestaient les sentiments de ce bon peuple.
Il n'en alla pas autrement à Metz où l'alerte fut peutêtre plus vive encore. Le préfet s'était enfui, le désarroi était complet. Un secrétaire de la préfecture arrive le soir du 26 février à la maison des Jésuites, les presse de se disperser immédiatement; c'est le seul moyen, assnret-il, d'éviter de plus grands maux, peut-être les pires extrémités. Le Supérieur, le Père Hus, ne se laisse pas intimider. Il connaît, dit-il, le peuple de Metz ; ce n'est pas de lui que peut venir le danger. Ayant vécu en Amérique, le Père sait que la liberté ne fait pas acception de personnes. En tout cas, lui elles siens sont bien résolus à ne céder qu'à la force. Effectivement, après entente avec le Provincial de Paris, alors en visite à Metz, le Père Hus allait le lendemain demander audience à M. Woirhaye, président delà commission administrative. Celui-ci reçut courtoisement son visiteur. Le message delà veille, dit-il, n'était inspiré que par des motifs de bienveillance particulière à l'égard des Jésuites, à qui l'on n'avait rien à reprocher et auxquels on souhaitait épargner des désagréments possibles. Au surplus, on n'avait point l'intention de les protéger contre leur gré, du moment qu'ils prétendaient n'avoir rien à craindre. Introduit dans la salle où siégeait
la commission, le Père Hus fut invité à s'expliquer en toute confiance. Il déclara donc que les Jésuites n'étaient point du tout ennemis de la liberté ; il parla de ce qu'il avait vu aux Etats-Unis d'Amérique où l'Église et la démocratie vivaient en parfait accord. Ni la chute de la monarchie ne lui causait de regrets, ni l'avènement du gouvernement populaire ne lui inspirait de défiance. Le Jésuite fut écouté avec respect; et il se retira avec l'assurance que sa maison ne serait point inquiétée. Son allocution aurait même impressionné les douze membres du comité au point que, dans leur pétition au Gouvernement provisoire, ils insérèrent un article réclamant les institutions de la démocratie américaine. Peu après, M. Woirhaye, nommé Procureur général, déclarait au Père Supérieur que, tout ennemi qu'il fût personnellement des Jésuites, dont l'Institut lui paraissait hostile à la « démocratie », jamais pourtant il ne s'associerait à des mesures prise» contre eux. Le commissaire général, M. Billaudel, devenu préfet de la Moselle, promit également que, à l'occasion, l'autorité saurait défendre leurs droits, comme ceux des autres citoyens. «Ainsi, conclut l'annaliste, la paix rétablie par la miséricorde divine, les Jésuites de Metz purent s'adonner à l'exercice de leurs ministères avec plus de sécurité que sous le régime antérieur. »
De fait, alors que la ville était encore sous le coup de l'émotion révolutionnaire, quatre Jésuites y prêchaient la station quadragésimale; c'était, entre autres, à la métropole le Père Alexandre Lavigne, alors dans tout l'éclat de son talent. Il y avait fait ses débuts au mois de Marie en 1844 avec un succès qui tenait du prodige. Le sermon de clôture avait eu lieu devant un auditoire que l'on estimait à six mille personnes. L'année d'après le PèredeRavignan y donnait les conférences de l'Avent; Lacordaire l'y avait précédé. Metz était en possession d'attirer les orateurs de marque. La résidence des Jésuites elle-même compta à plusieurs reprises des hommes de valeur. En même temps que le Père Lavigne, s'y trouvait le Père MuUois