‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 12 sur 362 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

il venait de son propre mouvement et remettait aux mains de Grégoire XVI une supplique, dont l'importance au point de vue de l'Histoire est si capitale que nous croyons devoir la reproduire ici intégralement. « C'est incontestablement, écrivait le Provincial de Lyon, le meilleur compte rendu de ce qui s'est passé à Rome dans notre affaire. »

Très Saint Père,

« Qu'il me soit permis de déposer aux pieds de Votre Sainteté, avec une simplicité et une confiance toutes filiales, l'expression de mes sentiments et de mes pensées, au sujet de la triste situation où se trouve en France la Compagnie dont la divine Providence m'a établi le chef. .le regarde comme un devoir de conscience de m'expliquer avec la plus grande franchise et d'exposer les choses telles que je les vois.

« En France le parti de l'impiété et le Gouvernement poussé par lui font tous leurs efforts pour anéantir dans ce royaume la Société de Jésus. Mais l'exécution de mesures violentes, sous une Charte qui consacre la liberté des cultes, et au sein d'une population dont l'immense majorité professe la religion catholique, présente des difficultés que le Gouvernement aperçoit et avoue. Il a donc pensé qu'il opérerait une manœuvre habile s'il réussissait à faire retomber sur le Saint-Siège tout l'odieux de cette persécution, et tel a été le but de la mission à Rome de M. Rossi. Votre Sainteté, avec une énergie apostolique, a repoussé la demande qui lui a été faite d'employer son autorité pour supprimer en France la Compagnie, mais en même temps Elle a jugé que certaines mesures de prudence, certaines concessions faites par le Général pourraient calmer la tempête. Les insinuations de Votre Sainteté à ce sujet ont été reçues par moi ainsi qu'il était de mon devoir de le faire. Votre Sainteté le sait; j'ai entre les mains les lettres que j'ai écrites et qu'Elle a daigné approuver, m'assurant qu'elle en était satisfaite et ajoutant avec bonté que ces lettres prescrivaient des concessions bien suffisantes.

« Depuis lors tout a été fait en mon nom; je me suis chargé vis-à-vis des hommes de la responsabilité entière de toutes les mesures prises; j'ai évité soigneusement de dire le moindre mot qui aurait pu compromettre le Saint-Siège. J'ai présenté

comme l'effet de mes convictions personnelles les ordres donnés. Mais quel est en France le résultat de cette condescendance ? .Je ne puis le dissimuler plus longtemps à Votre Sainteté : les bons ont été consternés et profondément humiliés, les faibles ont été scandalisés, les impies ont triomphé; nos amis, nos protecteurs, nos défenseurs ont été désolés ; ils ont assuré que ces concessions nous seraient plus funestes que n'auraient pu l'être toutes les violences du Gouvernement, et qu'ils renonçaient à défendre ceux qui refusaient de se défendre euxmêmes.

« Cependant le Gouvernement proclamait bien haut que la mission de M. Rossi avait obtenu tout ce qu'on attendait du Saint-Siège, que le ministère n'avait plus rien à démêler avec nous, que le Général des Jésuites était chargé de l'exécution, que, s'il ne faisait pas accomplir tout ce qu'on avait demandé, on aurait recours à Rome pour lui forcer la main..., etc.

« Très Saint Père, tout ce que j'ai promis est exécuté en grande partie, et dans peu de temps l'exécution sera complète. Je ne dirai point ici tout ce qu'elle nous a coûté, quel dérangement intérieur s'en est suivi, quel préjudice en est résulté pour nos ministères et les œuvres entreprises pour le salut des âmes qu'il a fallu interrompre ou abandonner. Je ne mentionnerai pas non plus tout ce qui s'est dit en cette occasion contre ma pauvre personne. Ce qui me touche plus profondément, c'est que les nouvelles données par le Gouvernement français n'ayant point été démenties, tout l'odieux a fini par retomber sur le Saint-Siège, au nom duquel, dit-on, le cardinal secrétaire d'Etat a traité avec M. Rossi. — Mais à tout cela, pour le moment, je ne vois point de remède.

« Mon humble supplique a plutôt l'avenir en vue. Le Gouvernement porte ses prétentions bien au delà des concessions faites. Ses commissaires vont inquiéter même celles de nos résidences habitées seulement par cinq ou six Pères, dont quelques-uns, occupés au loin dans divers diocèses à donner des Missions ou des retraites, sont presque toujours hors de la maison.

« Très Saint Père, alors que j'enjoignis à ces religieux de se résigner aux mesures convenues, ceux-ci craignant de se voir entraînés bien au delà, et confirmés dans leur appréhension par les nouvelles publiées par le Gouvernement, m'écrivirent

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