‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 147 sur 362 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

le manuscrit va être soumis à la revision : « Hier, ajoutet-il, je demandai à Mgr le nonce sa pensés et celle du Saint-Siège sur le point le plus délicat de l'ouvrage à mon avis : la séparation totale, en France et sous le règne des institutions actuelles, de l'Église et de l'Etat. Son Excellence m'a assuré que cela ne déplairait pas au Saint-Père. Cette idée de la séparation se fait jour de toute part, et on commence à comprendre que mieux vaut la pauvreté avec la liberté qu'une espèce d'aisance avec la servitude. » — Deux mois plus tard, les reviseurs ont achevé leur tâche; le Père Rubillon, Provincial, résume leurs observations : « On demande, dit-il, des retouches considérables. » Puis, entrant dans le vif de la situation : « Le Gouvernement, poursuit-il, voudrait bien se débarrasser de nous, Jésuites. 11 voudrait que l'Eglise lit la chose, car il répugne aux mesures arbitraires. Mais, si nous attaquons les Articles organiques, lois de l'État, alors!... D'ailleurs la séparation entraîne la suppression du budget des cultes; le Père de Ravignan n'en parle pas ; mais l'épiscopat, le clergé?.. Il ne s'agit de rien moins que de l'existence de la Compagnie en France... » (18 Avril 1845.)

En définitive, pour des raisons faciles à comprendre, le sujet était de ceux qu'un Jésuite n'avait pas la liberté de traiter. Le manuscrit du Père de Ravignan dut rester en portefeuille. En 1848 et 1849 il en parut des fragments dans VÀmi de la Religion dont l'abbé Dupanloup était devenu le directeur.

Peu après le Père de Ravignan, relevant de maladie, fut contraint de reprendre la plume pour défendre tout à la fois son Ordre et le Pape qui l'avait mis au tombeau. On se rappelle que Y Histoire de la Compagnie de Jésus avait eu pour épilogue V Histoire de Clément XIV. En tète de son nouvel ouvrage, l'auteur exposait ainsi sa pensée maîtresse : « Tout avait été dit sur la société religieuse fondée par saint Ignace de Loyola. Mais il restait à faire connaître de quelle manière un Pape avait été amené à licencier les prêtres que d'Alembert et Frédéric II appelaient

les grenadiers, les gardes du corps du Saint-Siège... La vérité est venue avec la justice; par malheur c'est sur un Pape, sur des rois, des ministres et des princes de l'Église qu'elle frappe sans pitié*. » D'ardentes polémiques s'élevèrent autour de ce livre, auquel on reprochait avec raison de manquer de mesure, mais qu'il n'était guère possible de trouver en défaut. Le Père Augustin Theiner, oratorien allemand, entreprit de venger la mémoire du Pontife. Ce volumineux plaidoyer traduit en français par l'abbé Geslin de Bourgogne parut en même temps que l'édition allemande 2. L'apologie de Clément XIV n'y allaitpas sans récriminations amères contre les Jésuites ni sans révélations fâcheuses pour la cour romaine.

Le Père Roothaan, alors bien près de sa fin, en fut profondément affligé. Une mise au point lui paraissait nécessaire pour l'honneur de l'Église plus encore que pour celui de la Compagnie, et il eût désiré qu'elle fût faite par d'autres que par des membres de sa famille religieuse, à condition qu'ils fussent « graves et modérés et surtout respectueux envers le Saint-Siège ». 11 se décida enfin à exposer son désir au Père de Ravignan. Cette longue lettre, écrite tout entière de la main du Père Général, est un beau témoignage des sentiments de la Compagnie de Jésus envers le Pape dont elle a reçu le coup de mort. En voici le début : « Vous connaissez, mon Père, le dernier ouvrage du Père Theiner. On en est très mécontent ici. L'intention de rétablir l'honneur d'un vicaire de Jésus- Christ est sans aucun doute très louable ; mais la manière dont l'auteur s'y est pris est bien malheureuse. Laissons de côté les injures faites dans ce livre aux Jésuites... ; mais Clément XIV y est par le fait très mal défendu et ses prédécesseurs sur le siège de saint Pierre y sont vraiment

1. Clément XIV et les Jésuites ou Histoire de la destruction des Jésuites, composée sur les Documents inédits et autlientiques par J. Crétineau-Joly. Mellier Frères. 18^7. Avanl-Propos, p. iv.

2. Histoire du Pontificat de Clément XIV. . . , par Augustin Theiner. Traduction de l'alleiuand par Paul de Geslin, 2 vol . 8" Paris, Firmin- Didot, i853.

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