CHAPITRE IV
injuriés. Le Saint-Siège est offensé par cetauteur beaucoup plus que la Compagnie elle-même. Or, la Compagnie est pour l'Église et pour le Saint-Siège ; donc les injures faites à l'Église, au Saint-Siège, doivent bien plus nous toucher que celles qui atteignent directement la Compagnie. Il m'est venu dans la pensée qu'une défense de Clément XIV, par un des Nôtres, pourrait se faire beaucoup mieux et avec meilleur succès. Voici comment je la conçois... ^ » Suit un énoncé succinct des circonstances qui atténuent, si elles ne lajustifient, la conduite du Pape, l'effroyable pression qui pèse sur lui, ses résistances, ses anxiétés, la contrainte qu'il subit sous la menace de plus grands maux, qui lui arrachait à lui-même l'aveu désespéré Compulsiis feci^ et qui faisait dire à saint Alphonse de Liguori : Pauvre Pape, que pouvait-il faire? Que poteva farel « Mais surtout, ce dont il faut laver la mémoire de Clément XIV, ce sont les éloges outrageants dont les impies l'ont souillée. Ils ont fait de lui un pape philosophe; ils ont voulu voir dans le Bref de la suppression des Jésuites un manifeste en faveur de la tolérance et de la liberté religieuse entendue dans le sens de la libre pensée. »
Le Père Roothaan mourut quelques mois après avoir esquissé ce programme. (8 Mai 1853.) L'année suivante ie Père de Ravignan publiait Clément XIII et Clément XIV -. « J'obéis, dit-il, dans Y Avant-Propos^ à la pensée toute charitable d'un homme qui n'est plus. Le R. P. Roothaan m'avait écrit peu de temps avant la cruelle maladie qui nous l'a ravi... Il me proposait quelques réflexions que j'ai recueillies et gardées comme le testament de mon Père. Ce fut avec le secours de ces premières inspirations
I. La lettre est reproduite in extenso dans la Vie du P. de Ravignan, 1 o« édition, tome II, p . 220.
•2. Clément Xlll et Clément XIV, par le P. de Ravignan, de la Compagnie de Jésus, a vol. 8<'. Paris, Julien, Lanier et G'*. i855. Deuxième édition, i856. Le Tome II est composé de documents recueillis par le P. de Montézon.
que je commençai mon travail; il n'a qu'un but, je désire qu'il ait un seul mérite, la vérité. » — Elargissant le cadre proposé par le Père Général, l'auteur y fait entrer le prédécesseur de Clément XIV, le pape Clément XIIl, l'intrépide défenseur de la Compagnie de Jésus, à côté de celui qui se crut obligé de la sacrifier. Pour l'un comme pour l'autre il s'efforce de montrer que, suivant la parole de Joseph de Maistre qu'il a prise pour épigraphe, « les Papes n'ont besoin que de la vérité ».
11 n'appartient pas à un Jésuite racontant l'Histoire de la Compagnie de Jésus d'apprécier un ouvrage de ce genre. Qu'il nous suffise de citer le jugement de l'ancien ministre de la Monarchie de Juillet, le comte Mole : « Vous avez, écrivait-il à l'auteur, rendu impossible à tout homme exempt de prévention et aimant la vérité d'hésiter encore. Rien ne rappelle la Passion du Sauveur comme cette persécution, si bien racontée, de la Société de Jésus. Tandis que vous demeurez si calme, si résigné, en traçant le tableau de tant d'iniquités, le lecteur s'émeut, se révolte d'autant plus peut-être que vous recommandez davantage le pardon... J'avais toujours regardé l'abolition des Jésuites comme une des plus odieuses violences et une des plus grandes fautes que des têtes couronnées aient jamais commises ; mais il n'en existait jusqu'ici aucune démonstration aussi authentique, aussi approfondie, aussi bien faite pour convaincre tous les esprits et pénétrer dans tous les cœurs. Ce qui est inexprimable et vous gagnera le plus de lecteurs, c'est cet accent de charité, cette résignation, cet oubli des plus mortelles injures qui respire d'un bout à l'autre de l'ouvrage. » — Mérite rare sans doute que le saint religieux sut allier à celui de l'historien sans détriment pour ce dernier ; car, pour parler comme son biographe, « l'ouvrage sur Clément XIIl et Clément XIV — et c'était l'unique ambition du Père de Ravignan — a eu le dernier mot, et il attendra longtemps une réplique qui le réfute aux yeux des gens sensés. »