CHAPITRE V
le Kiang-Nan tout entier attribuée la Compagnie de Jésus. Cet arrangement répondait à un besoin trop évident pour n'être pas adopté. A ce moment le Père Pierre Fournier, Provincial de Paris, avait été envoyé dans la Mission en qualité de Visiteur. Lui aussi constatait que la nomination d'un Jésuite comme vicaire apostolique s'imposait, si l'on ne voulait pas abandonner la Mission. Le Père Roothaan se résignait à l'inévitable, comme il l'avait fait pour le INIaduré.
Le 21 janvier 1856, la Propagande supprimait l'ancien diocèse de Nankin et érigeait en sa place le vicariat apostolique du Kiang-Nan dont les Jésuites seraient les seuls missionnaires. Cette décision devait faire jurisprudence; car désormais les Missions confiées à une Congrégation religieuse auraient toujours un de ses membres pour chef ecclésiastique. Au mois de mars suivant le Père André Borgniet fut désigné pour être le premier vicaire apostolique \ En même temps la Compagnie de Jésus se voyait assigner un nouveau champ d'action dans la province du Tché-ly sud-est, et un autre Jésuite, le Père Languillat, était contraint d'accepter le fardeau de l'épiscopat.
Ainsi se terminait la période des débuts de la Mission de Chine. On y était allé avec la perspective de pouvoir un jour passer au Japon; le Kiang-Nan n'était qu'une étape vers une région où aspiraient les ambitions apostoliques des fils de saint Ignace : « Vraiment, écrivait le Père Roothaan, nous considérons ce pays comme un héritage qui nous a été légué par saint François-Xavier, et il nous est très cher à raison du sang qu'y ont versé tant de nos Pères. » Cette espérance soutint d'abord les missionnaires au milieu de leurs déboires, elle s'autorisait d'une quasi-promesse de la Propagande. « Mais quoi ! poursuit le Père Roothaan, quelques années après, j'apprends tout d'un coup que cette Mission a été confiée au
1. Par égard pour Mgr Spelta, le P. Borgniet n'eut d'abord que le titre de provicaire. Il ne reçut la consécration épiscopale que le a octobre 1869.
Séminaire des Missions étrangères de Paris. Je m'en plaignis, mais le fait était consommé. » (16 Juin 1849.)
Un autre but proposé aux Jésuites pour les attirer en Chine était de pénétrer à la cour de Péking et d'y reconquérir par le prestige des sciences astronomiques l'influence de leurs devanciers. C'était, pensait-on, la vraie méthode à suivre pour gagner à la foi les grands d'abord, puis les peuples de l'empire. Un essai fut tenté en ce sens, mais n'aboutit pas.
Pendant quinze années les missionnaires vécurent donc dans le provisoire d'une situation mal définie, au milieu des difficultés et des entraves. Malgré tout, leurs efforts n'avaient pas été dépensés en vain. Ils avaient réveillé une chrétienté endormie, déraciné beaucoup d'abus, ranimé la foi et ressuscité la pratique des sacrements; ils avaient dirigé un séminaire, le seul qui existât alors en Chine, ouvert le collège de Saint-Ignace de Zi-Ka-Wei, créé des écoles et des orphelinats; le chiffre des fidèles avait été doublé et montait maintenant à 80.000. Dès 1850 les Jésuites employés dans la Mission étaient au nombre de trente-sept, dont vingt-huit prêtres et quatre scolastiques. Plusieurs étaient déjà tombés sur le sillon qu'ils avaient arrosé de leurs sueurs. Au moment où allait s'inaugurer le nouveau régime qui assurait à la Mission de la Compagnie l'autonomie nécessaire, elle perdait encore deux de ses ouvriers de la première heure et des plus méritants ; c'était le Père Gotteland, qu'elle pouvait considérer comme son fondateur, et le Père René Massa, d'une noble famille napolitaine qui avait eu à la fois cinq fils missionnaires au Kiang-Nan. Le Père Fournier ne tarda pas à les suivre dans la tombe. En Chine comme dans l'Inde, le climat, les fatigues excessives, le manque de précautions faisaient des ravages dans les rangs des soldats de l'époque héroïque. Mais les places vides étaient bientôt prises par de nouveaux arrivants ; le pays luimême se préparait à fournir des recrues; la Mission allait avoir son noviciat et son scolasticat; les séminaristes