‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 188 sur 362 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Toutefois, le Père Maillard, à la suite d'une visite provinciale, lui rendait ce témoignage : « A Ben-Aknoun le Père Brumauld domine tout par la bonté de son cœur et par sa véritable paternité. 11 est père surtout pour ses orphelins, encore plus, ce semble, que pour les Nôtres. Sévère et mortifié pour lui-même, il a besoin d'être plus indulgent et miséricordieux envers quelques Pères et Frères. Le Père Brumauld a de la peine à comprendre que nous soyons hommes et que nous tenions encore à la mortalité. » (3 Septembre 1850.)

Après une année passée au consulat de Danemark, le Père Brumauld s'y sentant à l'étroit songea à établir l'orphelinat dans des conditions plus favorables à son développement. Avec l'avance de fonds qui lui fut consentie par sa Province, il acquit le vaste domaine de Ben- Aknoun, sur la commune d'El-Biar, à huit kilomètres d'Alger. Il y avait là plus de cent hectares de bonnes terres; les bâtiments pouvaient loger à l'aise les deux petites communautés qui dès lors réunissaient une centaine d'enfants. Bientôt d'ailleurs l'opposition de l'autorité universitaire, aussi bien que le manque de ressources, obligea le P. Brumauld à se décharger du soin des petits clercs de la maîtrise ; l'orphelinat resta seul à Ben- Aknoun. Dans la pensée du directeur et de toutes les personnes qu'il avait su intéresser à son entreprise, ce devait être une pépinière de colons pour l'Algérie. Toute l'instruction que les enfants y recevaient était ordonnée dans ce but; on visait à en faire de bons cultivateurs et de bons ouvriers, en même temps que de bons chrétiens. Aussi le maréchal Bugeaud, qui avait pris pour devise : Par lépée et par la charrue {Ense et aratro), se montrat-il dès l'abord l'ami et le protecteur dévoué des orphelins et de leurs maîtres. A peine installé sur sa nouvelle acquisition, le Père Brumauld écrivait : « Notre excellent maréchal, au milieu de sa campagne du Maroc, a trouvé le temps et a pris la peine d'écrire en notre faveur à deux ministres et au rédacteur en chef du Journal des Débats..,

A son retour j'ai été le remercier pour les cinquante moutons qu'il m'a envoyés. » (25 Septembre 1844.) La sympathie du maréchal pour l'orphelinat ne se bornait pas à lui réserver une part du butin fait sur les Arabes ; il lui avait attribué sur le budget de la colonie un subside annuel de 10.000 francs, qu'il fit maintenir tant qu'il resta en charge, malgré le mauvais vouloir de fonctionnaires nombreux et puissants. Il visitait souvent Ben-Aknoun et se plaisait au milieu de cette jeunesse active et Joyeuse; de leur côté les orphelins aimaient le maréchal, et un jour qu'ils s'enhardissaient à l'appeler leur père, le vieux soldat, ému jusqu'aux larmes, répondit, en montrant du doigt le Père Brumauld : « Mes enfants, votre père, le voici; mais moi, je veux bien être votre grand'père. »

D'autres personnages de marque, des princes même, le duc d'Aumale et le duc de Montpensier, honorèrent de leur visite l'établissement de Ben-Aknoun et y laissèrent le témoignage de leur satisfaction. Le successeur de Bugeaud, le général Charron le couvrit de sa faveur; l'intendant Appert se distingua entre tous par la fidélité de son dévouement. Par contre il eut des adversaires acharnés ; il n'en pouvait être autrement, puisqu'il était aux mains des Jésuites. En 1846, une délégation parlementaire se rendait en Algérie ; elle y allait faire une enquête. Ben-Aknoun ne fut point oublié; MM. les députés voulurent voir et savoir. Ils arrivaient, persuadés que la colonie était envahie par l'Ordre de Loyola; les Pères eurent à subir de longs et minutieux interrogatoires, d'où la bienveillance était absente ; il leur fallut mettre au point bien des légendes et rectifier d'étranges préjugés. D'autre part l'administration intérieure donnait de jour en jour des soucis plus sérieux. Avec sa nature généreuse, le Père Brumauld répugnait aux calculs qu'exige l'entretien d'une grosse maison qui n'a pas de ressources assurées. Plus d'une fois les notes des fournisseurs restèrent en souffrance ; de façon générale la situation financière laissait fort à désirer.

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