CHAPITRE VII
comme n'en a connu aucune institution scolaire au xix^ siècle.
C'est seulement sur la fin de 1852 que la question de l'Ecole préparatoire apparaît pour la première fois dans la correspondance du Provincial de Paris avec le Père Général : « Beaucoup de familles, écrit le Père Studer le 8 octobre, nous demandent une école qui prépare les élèves sortis de nos collèges aux différentes carrières du Gouvernement ». « Il me semble, ajoute-t-il, que cette école, jugée ici presque nécessaire, pourrait dés l'an prochain être établie rue des Postes. » La proposition fut accueillie à Rome sans enthousiasme; le nombre des collèges ouverts coup sur coup dans les Provinces françaises, les charges financières qui en résultaient ne laissaient pas que d'inquiéter le premier Supérieur de la Compagnie et son entourage. Il demandait du temps pour réfléchir et finalement ajournait son autorisation. On revint à la charge l'année suivante ; les familles redoublaient leurs instances ; on ne pouvait différer davantage. Le Père Roothaan venait de mourir. (8 Mai 1853.) Son successeur, le Père Beckx ne se montra pas beaucoup plus empressé. Le 29 avril 1854, il accordait enfin son consentement, mais non sans hésitation, et en exprimant le désir qu'on retardât encore, si la chose était possible. Il était stipulé que seuls les élèves des collèges de la Compagnie pourraient être reçus.
L'établissement de la rue des Postes fut donc inauguré, sous le nom d'École Sainte-Geneviève, à la rentrée d'octobre 1854. La première équipe compta quarante-huit candidats à Saint-Cyr ; au bout de l'année, vingt-sept se présentèrent à l'examen et vingt-trois furent admis. A la rentrée suivante, le nombre des étudiants montait à quatre-vingt-quatre : a C'est, écrivait le Père Delvaux, Recteur, tout ce que la maison peut contenir.» On s'agrandit d'abord par l'acquisition de deux immeubles conligus, les numéros 14 et 16, et sans plus tarder, on aborda la construction de deux corps de logis qui permettraient de recevoir
trois cents élèves. Dès 1860 ce chiffre était atteint, et malgré toutes les réclamations des premiers Supérieurs, il devait être dépassé de beaucoup et aller même au delà de cinq cents. On avait toujours à craindre que, l'effectif grandissant au delà des bornes, la discipline et le bon esprit fussent difficiles à maintenir. Mais d'autre part tels étaient les succès de l'Ecole et la confiance qu'elle avait conquise que ceux qui la dirigeaient se vo3'^aient impuissants à limiter les admissions : « J'avais cent quatre-vingt places à donner, écrira un jour le Père Ducoudray, et j'ai eu quatre cent soixante-dix demandes, venues de tous les rangs de la société. C'était un véritable assaut à soutenir. Des cardinaux, des évêques, des députés, des préfets et même des universitaires venaient me supplier d'ouvrir à leurs protégés l'entrée de notre école. » (24 Octobre 1869.)
Dès les premiers jours, elle avait pris un rang honorable parmi les institutions similaires; non seulement elle sut s'y maintenir par la suite, mais bientôt elle arrivait à occuper la première place : « C'est, écrivait le Père Recteur, l'aveu de nos ennemis eux-mêmes. » (22 Décembre 1866.) Et quand, deux ans plus tard, l'Ecole de la rue des Postes fît admettre vingt-sept des siens à Polytechnique, cinquante-deux à Saint-Gyr, vingt-deux à Centrale, « elle prenait pour longtemps la tête de toutes les Ecoles préparatoires et de tous les lycées de Paris ». Ces succès, elle les dut sans doute tout d'abord à la science et au dévouement de ses professeurs; les noms de certains d'entre eux, les Pères Joubert, Saussié, Cosson, Mazelier, etc., sont éclairés d'une auréole de légende; mais il en revient assurément aussi une part très grande à la ferme discipline et, tranchons le mot, à l'atmosphère de piété virile qui garantissait le bon ordre de la maison et y entretenait l'ardeur au travail.
A la fin de 1866, le Père Ducoudray succédait au vénérable Père Pillon dans la charge de Recteur. Né en 1827, il n'avait pas encore quarante ans. C'était peu pour porter
un fardeau que son prédécesseur appelait « une croix brillante ». Mais son Provincial disait de lui: « Le Père Ducoudray domine la situation de toute sa foi et de toute sa tète. » Pour ses débuts, il eut à faire face à une crise terrible. Deux élèves de la division de Saint-Gyr furent expulsés pour avoir introduit un mauvais livre. Leurs camarades crurent qu'il y allait de leur honneur de prendre fait et cause pour les coupables et se révoltèrent. L'insurrection avait d'ailleurs une allure purement négative; on se contentait de ne pas obéir au règlement. Chaque jour, pendant plus de deux semaines, le Père Ducoudray congédia deux élèves parmi les plus mal notés. Une trentaine furent de la sorte rendus à leurs familles, y compris le fils d'un aide de camp de l'empereur. L'aventure fit grand bruit, mais enfin le dernier mot resta à l'autorité. Le futur martyr de la Commune était bien résolu à vider la maison, s'il le fallait, plutôt que de transiger avec son devoir. Il fut d'ailleurs hautement approuvé par les premiers Supérieurs de la Compagnie. Quelques jours plus tard le Père Général lui-même le félicitait « de sa conduite prudente et ferme dans la violente émotion qui a agité Sainte-Geneviève ». « Je me réjouis encore une fois sincèrement, ajoutait-il, de vous avoir mis à la tête de cette importante maison. (4 Mai 1867.)
Le Père Ducoudray envisageait sa fonction d'un point de vue tout surnaturel. Quelques extraits de sa correspondance feront connaître à quels motifs obéit la Compagnie de Jésus en se chargeantdu ministère de l'éducation, quelle ambition elle fonde sur des établissements comme celui de la rue des Postes. Plusieurs, croyons-nous, trouveront là un sujet d'étonnement. A propos des brillants résultats obtenus aux concours de 1868, il écrivait : « A mes yeux les succès sont nécessairespour nous maintenir, mais ils sont très secondaires dans mon appréciation. Ici, je travaille de tout mon pouvoir à conserver des cœurs purs et à élever les caractères si afl'aissés à notre époque. Si nous pouvions fortifier par la pratique des vertus
chrétiennes, par l'usage des sacrements, une génération qui prendra place dans des positions influentes, quelle utilité pour la sainte Eglise ! C'est là notre œuvre. Le reste, ce sont média ad finem. » (24 Décembre 1868.) L'année suivante, après avoir énuméré les triomphes de l'École : « Ces succès sont écrasants, ajoute-t-il, parce qu'il faut les soutenir. Ils sont aussi très consolants parce qu'ils prouvent que Pietas ad omnia utilis est^ ... C'est bien ici en effet que nous avons vérifié, à n'en pouvoir douter, la maxime évangélique : Quserite prinium regnum Dei, et omnia adjicientur vobis'^. » (24 Octobre 1869.) Et deux mois plus tard : « Notre recrutement a été très bon. Aussi nous sentons-nous complètement dans l'élément d'une vraie et solide piété. Jamais les sacrements n'ont été plus fréquentés ; jamais les congrégations de la Sainte-Vierge n'ont joui de plus d'honneur. Le bon Dieu nous bénit visiblement; le travail seconde de belles intelligences. Nos anciens élèves sont si nombreux dans les grandes écoles du Gouvernement qu'ils ont fini par y conquérir l'estime des chefs et de leurs camarades. C'est vraiment admirable de les voir revenir avec bonheur à notre maison. Le dimanche, ils envahissent littéralement l'Ecole et viennent nous témoigner hautement leur affection. » (21 Décembre 1869.)
Quelques mois après éclatait la guerre avec l'Allemagne et le Supérieur de la rue des Postes pouvait écrire ce premier bulletin militaire : « Nous avons à l'armée du Rhin plus de quatre cents officiers sortis de l'école Sainte- Geneviève. Avant de s'en aller en campagne, un grand nombre sont venus se recommander à nos prières et se confesser... Chers jeunes gens, nous ne les reverrons pas tous ; mais nous les avons préparés à paraître devant Dieu... » (29 Juillet 1870.) Les tables de marbre fixées aux murs de l'ancien hôtel de Juigné, dans la cour d'honneur,
1 . La piété est utile à tout. Saint Paul. I Ép. à Timothée, iv, 8. a. Cherchez d'abord le royaume de Dieu, et tout le reste vous sera donné par surcroît. Év. de S. Mathieu, vi, 33.
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témoignent que les prévisions du Père Ducoudray ne le trompaient point. On y peut lire gravés en lettres d'or les noms de cent soixante-huit anciens élèves tués à Vennemi. Le Père Ducoudray lui-même, avec deux de ses collaborateurs, les PP. Alexis Clerc et Anatole de Bengy, allait bientôt tomber sous les balles des insurgés de la Commune. Nous reviendrons sur ces faits qui appartiennent à une autre partie de notre Histoire ; celle de l'Ecole Sainte- Geneviève devait être conduite jusqu'à cette date ; Vannée terrible marque en effet le terme d'une première période de son existence qu'il ne convenait pas de laisser inachevée.
En l'espace de quatre années (1850-1854) les Jésuites français avaient pris la charge de treize établissements d'éducation dans la métropole; il y en avait un quatorzième en Algérie, encore à cette époque pays de Mission. Déjà lors de ses premières visites à Oran, Mgr Dupuch écrivait : « Combien serait utile la fondation d'un collège ! Non seulement la ville d'Oran, mais la province entière applaudirait à pareille création. C'est un de mes sujets les plus ordinaires de réflexions et d'espérances que je confie à M. le Gouverneur général. »
Le vœu du prélat fut exaucé de bonne heure, et on peut le dire, contre toute vraisemblance. Par suite de quelle pression les Supérieurs de la Compagnie furent amenés à consentir à l'ouverture d'une maison d'enseignement secondaire dans la colonie algérienne, il serait trop long de le raconter. Le fait est que, au lendemain de la loi de 1850, un embryon de collège fonctionnait à Oran. L'année suivante, grâce au bon vouloir des autorités civiles et militaires, il fut installé dans les locaux jusque-là affectés aux détenus. Ainsi, pour une fois, se vérifiait le mot fameux : Ouvrir une école, c'est fermer une prison. Le collège de Notre-Dame eut des commencements bien humbles ; des personnages considérables et même illustres l'honorèrent toutefois de leur sympathie. Le général Pélissier, qui
commandait alors à Oran, compta parmi ses bienfaiteurs les plus dévoués. Il y faisait de fréquentes visites, pénétrait dans les classes, interrogeait les élèves et ne marchandait pas les témoignages de sa satisfaction à ceux qui la méritaient. Après la distribution des prix de 1854, qu'il avait présidée en personne, il voulut avoir à sa table plusieurs des lauréats avec leurs maîtres. Quelques jours plus tard, au 15 août, obligé de passer une revue pour la fête de l'empereur, il s'excusait de ne pouvoir se trouver au collège où le Père Recteur faisait ce jour-là ses derniers vœux : « Croyez-le, mon bon Père, lui disait-il dans un billet charmant, c'est avec le plus grand bonheur que mon âme sympathiserait avec la vôtre au pied des autels. » Peu de temps après, placé à la tête de l'armée d'Orient, il écrivait encore de Crimée au Père Antoine Burget une lettre qu'il faut citer à l'honneur du glorieux général qui fut aussi un vaillant chrétien : «Remerciez vos Révérends Pères et vos enfants des vœux qu'ils forment pour moi. Celui qui tient entre ses mains éternelles les destinées des armées entendra leurs prières, et nous donnera, je l'espère, la victoire. S'il bénit nos efforts, je saurai rapporter le succès à ceux qui, au pied des autels, élèvent la voix pour la grandeur de notre France et la gloire de nos drapeaux. »
Le successeur de Pélissier, le général Cousin-Montauban ne se montra pas moins bienveillant pour les Jésuites et le collège Notre-Dame. On le voyait d'ordinaire assister avec plusieurs officiers de son état-major aux séances académiques. Le Gouverneur civil de son côté s'efforçait de tenir la balance égale entre « le collège fondé par la ville » et celui de Notre-Dame qui, disait il, « est toujours en voie de prospérité ». Il acceptait même d'y présider la distribution des prix, flanqué de plusieurs notabilités arabes parmi lesquelles le grand muphti en personne. (1859.) Heureux temps où le représentant de la France ne se croyait pas obligé de se poser devant les musulmans en ennemi d'une maison d'éducation protégée par la Croix!