‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 269 sur 362 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

professeur de la science de l'éducation à la Sorbonne, enseignait gravement, il y a quelques années, que les élèves des Jésuites l'emportaient sans doute sur ceux des lycées pour « les belles manières ». C'est tout ce qu'il voulait voir dans cette éducation donnée par les fils de Loyola et pour laquelle les familles aristocratiques préféraient leurs collèges à ceux de l'Université. Sans souci des « belles manières», affirmait le professeur, les lycées de l'État n'ont rien à envier à personne, même au point de vue de l'éducation; car celle qu'on y reçoit, encore que manquant d'élégance, est d'essence supérieure. — Assurément il n'y aurait pas lieu de s'arrêter aux idées de M. ^Marion sur l'éducation des Jésuites, si ces idées lui étaient personnelles. Malheureusement sur ce point encore le préjugé est dans l'air; il ne sera pas superflu de déclarer que les Jésuites n'entendent pas l'éducation de façon aussi frivole et aussi sotte. Les « belles manières », ou pour parler plus exactement, la politesse, la bonne tenue, l'urbanité sont choses qu'ils estiment à leur juste valeur et qu'ils s'efforcent d'inculquer à leurs élèves, quand l'occasion s'en présente ; les exercices publics, les représentations théâtrales elles-mêmes leur paraissaient utiles à cette fin; mais leurs leçons en cette matière ne vont pas plus avant. Dans aucun collège de la Compagnie de Jésus, il n'y eut de cours pour enseigner à faire la révérence ou à se présenter dans un salon. C'est peut-être une lacune; on voit du moins que les Jésuites n'accordent pas dans leur programme d'éducation une place exagérée à la culture des « belles manières » .

L'éducation comme ils l'entendent a pour but de former des chrétiens. Telle est la fin qu'ils poursuivent, ils ne s'en cachent pas; l'enseignement des lettres et des sciences est le moyen. Instruire les enfants, les hommes de demain, de toutes les connaissances qui font l'ornement de la vie est chose aussi noble qu'utile ; l'œuvre a sa grandeur et sa beauté ; elle peut suffire à l'ambition d'un honnête homme, mais non à celle d'un prêtre ou d'un

religieux. Si son action devait s'arrêter là, ou du moins si son intention ne visait pas plus haut, il ferait mieux de laisser à d'autres une besogne de laquelle il n'aurait pas à attendre un salaire digne de lui. Pénétré de ce principe, le Jésuite voit dans renseignement une fonction éminemment sacerdotale et, pour dire le mot, un apostolat. Envisagé de ce point de vue, l'emploi qu'il remplit dans un collège, quel qu'il soit d'ailleurs, revêt à ses yeux une dignité d'ordre supérieur qui lui rend le fardeau léger et le dévouement facile.

Au reste former des chrétiens, ce n'est certes pas dédaigner la culture des qualités qui font l'homme et l'honnête homme; c'est au contraire y ajouter ce surcroît dont parle l'Évangile : Si vos vertus ne sont pas plus grandes et plus pures que celles des autres, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux. — Ce n'est pas non plus négliger de former des Français. On a osé parler de l'éducation antifrançaise que les Jésuites auraient donnée dans leurs collèges. On comprend que leurs anciens élèves aient bondi sous l'outrage qui retombait sur eux; ils l'ont relevé çà et là avec une chaleur d'indignation peut-être excessive. 11 suffirait de remarquer le sens donné par certains rhéteurs de tribune ou de presse aux vocables les plus révoltants. Pour eux chrétien et antifrançais sont synonymes. Un trop fameux ministre ne disait-il pas des membres des Congrégations religieuses auxquelles il a fait tant de mal : « Ce ne sont pas des Français ; ce sont des Romains » ?

Sur le terrain du patriotisme l'éducation des Jésuites ne le cède assurément à aucune autre; les Français qu'elle a formés en fournissent le plus irréfutable témoignage; car il est toujours vrai qu'aux fruits on reconnaît l'arbre. Seulement chez les Jésuites l'amour de la patrie ne se sépare pas de l'attachement à la religion et à l'Eglise. Un ancien élève le déclarait fièrement dans une circonstance mémorable : « D'autres peuvent se dire catholiques et Français; nous ne souffrirons jamais que d'autres se disent

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