CHAPITRE II
Malheureusement le souffle d'anarchie qui venait de chasser les Jésuites de la Suisse allait faire le tour du monde. A quatre mois d'intervalle Ghambéry devait subir le sort de Fribourg.
Il y a peut-être quelque intérêt à mentionner ici une publication faite à Berne l'année du Sonderbund et destinée sans doute à justifier la campagne des radicaux suisses contre les Jésuites. La brochure avait pour titre : Conférence secrète tenue par le Général et d'autres Supérieurs de V Ordre des Jésuites dans la maison du noviciat de Chieri en Piémont^ en septembre 182^. On jugea que l'opuscule pouvait avoir son utilité en France; car l'année suivante, Victor Considérant le rééditait, avec des additions, sous ce titre nouveau: Conjuration des Jésuites. Publication authentique du plan secret de l'Ordre, par l'abbé Leone. (Paris, Librairie sociétaire, 2, rue de Beaune, 1848.)
Le factum témoigne d'une imagination peu inventive. Un jeune homme admis au noviciat de Chieri fait un jour antichambre à la porte du Supérieur. Pour trom.per son attente, il ouvre certains livres qu'il aperçoit sur des rayons de bibliothèque. Il y trouve les renseignements les plus confidentiels et les plus extraordinaires; ce n'est rien moins que la confession de tous ses compagnons du noviciat, des notes très intimes et très circonstanciées sur quantité de personnes riches ethaut placées, etc. Pendant qu'il est occupé à parcourir ces recueils édifiants, voici que dans une pièce voisine surviennent et prennent séance quelques Pères de la Compagnie avec le Général pour président. Blotti derrière une porte entr'ouverte, le jeune homme voit et entend sans être vu. C'est ainsi qu'il saisit les secrets de la Conférence. Les extraits qu'il en livre au public sont une adaptatiqn lointaine et sans esprit des Monita sécréta ; mais le vieux pamphlet polonais est à cent pieds au-dessus du pamphlet helvétique; ici l'inspiration est clairement protestante . Tout revient à trois ou quatre points exposés pêle-mêle : « Vraiment, dit un des orateurs, notre siècle est devenu étrangement délicat.
S'iinagine-t-il peut-être que la cendre des bûchers s'est refroidie? Qu'il n'est pas resté dessous le plus petit tison pour allumer une seule torche ? Les insensés, ils ne savent que nous haïr; ils sont loin de se douter que nous seuls savons préparer une révolution auprès de laquelle toutes les leurs n'ont été, ne sont et ne seront que des émeutes de pygmées. Ils croient nous avilir en nous appelant des Jésuites ; mais ce que ces Jésuites leur réservent, c'est la censure, un bâillon et du feu, et ils seront un jour les maîtres de leurs maisons. Pardonnez-moi, chers collègues, cette vivacité ^ »
Telle est, paraît-il, la révélation la plus sensationnelle sur la Conjuration de Chieri ; nous voilà revenus aux calembredaines de Montrouge. Malheureusement il se rencontre toujours des hommes d'esprit pour accepter ces grosses histoires et s'en servir. Près de soixante ans après Victor Considérant, la tirade qu'on vient de lire fut apportée à la tribune de la Chambre des députés par un francmaçon de marque, dont on a fait depuis un ministre de l'Instruction publique^.
Au moment où les Jésuites de Lyon accueillaient ainsi les réfugiés de Fribourg, ils avaient eux-mêmes sur les bras un procès qui, pendant des mois, tint en haleine l'opinion publique. L'objet du litige était en lui-même de peu d'importance, mais l'âpreté et la persistance de la poursuite s'en accusaient davantage. 11 fallait qu'il y eût du Jésuite dans l'affaire pour lui donner l'ampleur à laquelle elle était arrivée sur la fin de 1847.
L'année avait débuté sous des auspices plutôtfavorables. Le Père Maillard écrivait au Père Général : « Nous voici
I. D'après l'édition bernoise. Celle de V. Considérant est un peu différente.
■1, Cf. Etudes igo/i- Tome CI, p. <j5. Une citation incendiaire, par Alexandre Brou.