‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 3)Chapitre 89 sur 362 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

étudiants repetentes theologiam : « Tant que la controverse, dit-il, sur la doctrine de ce bon Père n'est pas tirée au clair, il ne convient pas qu'il ait une telle influence sur l'esprit de nos jeunes religieux ; comme il ne conviendrait pas non plus de placer dans le haut enseignement ceux qui ont été formés à cette école. » (10 Décembre 1840.) Dès lors l'affaire était portée à Rome et l'on sollicitait l'intervention du premier Supérieur de la Compagnie. Le Père Boulanger, alors Provincial de Paris, lui écrivait : « Permettez-moi de répéter à Votre Paternité ce que j'ai déjà prié le Père Rozaven de vous dire, que je crois nécessaire et même urgent qu'on examine sérieusement les cahiers du Père Martin, qui contiennent plusieurs opinions, à mon avis fort scabreuses, et tout à fait opposées à celles que la Compagnie a toujours défendues. » Cette lettre est datée du 31 mai 1840 ; mais le Père Boulanger rappelle que, lorsqu'il était Recteur à Vais, de 1833 à 1836, il avait déjà fait connaître ses inquiétudes au sujet de l'enseignement qu'on y donnait. Au surplus, même parmi les professeurs se rencontraient des réfractaires. « Des maîtres, écrit le Père Maillard, se sont élevés souvent, — avec quelle discrétion, je l'ignore — contre les principes ou S3^stèmesdu Père Martin... » (16 Juillet 1840.) L'un d'eux, le Père Claude Grivet faisait cette confidence au Provincial de Paris : « Fatigué depuis longtemps de voir la plupart de nos jeunes étudiants livrés à une sorte d'engouement pour certaines opinions prétendues philosophiques..., j'ai cru devant Dieu devoir en écrire à notre T. R. Père Général... Je protestai que désormais je regarderais la Théologie, non comme une science à faire, mais à enseigner, et que toute opinion qui s'écarterait de l'enseignement commun, ou qui ne serait pas propre à l'appuyer ou à l'expliquer, me serait absolument étrangère, quand même elle aurait pour soi des raisons spécieuses, ou Uautorité cV un grand nom.. . Ici, l'autorité semblait donner gain de cause aux opinions nouvelles. » (22 Avril 1842.)

A la communication du Père Grivet, le Père Roothaan avait répondu de sa propre main : « Les dangers que vous signalez ne sont que trop réels. Il y a eu même plus que danger chez vous. » (18 Février 1842.) Néanmoins tout restait en Tétat. L'accusation et la défense continuaient à se faire entendre ; le Père Général ne se pressait pas de trancher le différend ; sa pensée toutefois se laissait entrevoir. Deux ans plus tard, il répondait au Père François- Xavier Gautrelet, un des partisans les plus convaincus de l'auteur et de la doctrine : «Oui, mon Père, j'apprécie beaucoup les talents et la science du Père Martin. Je crains cependant que les appréhensions, au sujet de quelques idées qui semblent former la base de ses spéculations profondes ne soient pas que de simples appréhensions... Il est trop dangereux de vouloir se frayer une nouvelle route, surtout dans des matières si graves. L'espèce d'enthour siasme que cela paraissait exciter dans nos jeunes gens ne pouvait pas ne pas éveiller davantage nos appréhensions. Il est bon d'aller au fond des problèmes, d'être profond; mais encore là, ne quid nimis . . . non plus sapere quam oportet. » (28 Mars 1844.)

A quelque temps de là le Révérend Père confiait son embarras au Recteur de Vais : a L'enseignement de la Théologie dans votre maison me préoccupe beaucoup. Les cahiers du Père Martin sont à Rome; on les examinera, s'il est possible, et vous connaîtrez la marche qu'il faudra suivre. » (21 .luillet 1844.)

Cet examen devait se poursuivre longtemps encore, mais dès lors on pouvait en prévoir la conclusion. Le Père Maisounabe venait de recevoir une lettre d'un professeur de Louvain, le Père André Artola, qui l'avertissait que, parmi les Jésuites de Belgique, on était d'avis que les théories du Père Martin sur la création menaient droit au panthéisme, et que c'était bien en vain qu'il s'efforçait de repousser ces conséquences. Or, il paraît bien que, à Rome, le Père Rozaven se rangeait à cette opinion. Plus ému peut-être qu'il ne convenait, le Père Martin rédigea

Page 1