CHAPITRE V
principe, non seulement de garantir aux Arabes la liberté du culte musulman, mais encore de les protéger contre les tentatives de prosélytisme catholique. Nous n'avons pas ici à juger cette attitude, non plus que les raisons spécieuses dont elle se couvre ; nous constatons un fait qui lut la cause de perpétuels conflits entre la puissance laïque et l'autorité religieuse. Un évéque ne pouvait consentira cette restriction de ses devoirs. Il sait,eneii'et, que, aussi bien que saint Paul, il doit à tous, Grecs ou Barbares, la parole de la vérité1. Après avoir protesté maintes fois pendant son épiscopat, Mgr Dupuch faisait dans son Mémoire à Grégoire XVI cette déclaration désolée : «Sachez, Père, puisqu'il faut que vous le sachiez et que je secoue enfin une responsabilité qui ne doit plus peser sur moi, sachez que j'ai été prévenu officiellement que je n'étais chargé que des chrétiens Romains et que je ne devais pas oublier que sur nul autre je n'avais de juridiction {sic). » Le prélat poursuit en rappelant certains épisodes de cet apostolat à rebours de l'administration algérienne, comme, par exemple, la sentinelle placée à la porte de l'église de Notre-Dame-des-Victoires à Alger pour empêcher les Arabes d'y entrer, et mieux encore peut-être l'aventure du Père Planchet : « Sachez qu'un prêtre auxiliaire, qui me devait arriver des montagnes de ia Syrie, fut menacé d'être arrêté, s'il mettait le pied sur le rivage de Philippeville, parce qu'il savait et parlait l'arabe, et qu'il était possible (je le crois bien!) qu'il fût tenté de parler religion aux Arabes. »
Ce n'était pas aux missionnaires qu'il fallait demander de renoncer à l'évangélisation des infidèles. A tort ou à raison c'était pour cela principalement qu'ils étaient venus : «Les Arabes, écrivait le Père Jordan, Provincial de Lyon, c'est le grand objet de notre mission en Afrique. » (8 Mars 1847.) « Mon avis, ajoutait-il, serait d'en venir à
l. Craecis ac Barbaris, sapienlibus et insipientibus debitor sum,
ilOBQ. I, l4.
un moyen semblable à celui du Père de Nobili aux Indes, aller vivre au milieu des Arabes, prendre leurs coutumes pour les amener à la Religion. » A ce moment Mgr Pavy, successeur de Mgr Dupuch, songeait à confier à la Compagnie de Jésus tout le territoire delà province de Gonstantine : « Ce projet, écrit le Père Jordan, me plaît extrêmement, parce qu'il nous donne la Kabylie et les populations arabes où il est plus facile de faire pénétrer l'Evangile, parce qu'elles ont moins de rapports avec les Européens. » A toutes ces ouvertures la réponse du premier Supérieur est toujours on ne peut plus encourageante : « Je désire fort que vous puissiez établir la Mission arabe... (28 Mars 1847.) D'avance j'approuve toutes les démarches que vous ferez pour l'établissement de la Mission arabe. » (22 Février 1848.)
Le plan de Mgr Pavy allait trop directement à rencontre des idées en faveur dans les sphères gouvernementales pour avoir quelques chances de succès. Mais les Jésuites n'avaient pas attendu d'avoir leurs coudées franches pour s'adonner à leur œuvre de prédilection. Il semble bien que leurs efforts n'aient pas été stériles ; cardes le mois de janvier 1845, lors de sa première visite en Algérie, le Père Maillard constatait le besoin d'un catéchuménat pour les musulmans qui veulent se convertir. Pour les soustraire au fanatisme de leurs coreligionnaires, aussi bien qu'à la malveillance des autorités, le Père Maillard était d'avis que ce catéchuménat serait mieux placé en France qu'en Algérie. Partout, selon les circonstances et dans la mesure de leurs moyens, les Jésuites s'essayaient à un apostolat autour duquel on multipliait les entraves. A Constantine, où leur situation quasi officielle leur assurait plus de liberté, ils étaient arrivés à des résultats appréciables ; les musulmans affluaient dans leur église, heureux d'assister aux cérémonies; ils suivaient, attentifs et recueillis, le Chemin de la Croix ; ils chantaient, sur un air des mosquées, les litanies de la Sainte-Vierge; on leur faisait la lecture de l'Évangile traduit en leur