CHAPITRE PREMIEIt
de l'Assemblée de 1762. Quant au vénérable archevêque qui en avait eu l'initiative, le Père Général lui ayant écrit pour le remercier au nom de toute sa famille religieuse, il répondit avec une véritable etl'usion du cœur : « Si un honneur temporel pouvait me rendre plus attaché que je ne suis à la Compagnie de Jésus, ce serait la lettre obligeante dans laquelle vous voulez bien m'exprimer votre reconnaissance pour mon Adresse au Roi. En écrivant et publiant cette Adresse, j'ai consulté mon devoir, les besoins de la religion et la justice due aux dignes enfants de saint Ignace. » (3 Octobre 1845.)
Quelques prélats, poussant plus loin encore l'affirmation publique de leur sympathie pour les persécutés, se déclaraient prêts, si les Jésuites étaient expulsés de leurs demeures, à les recevoir au palais épiscopal. Entre tous nousdevons citer l'archevêqued'Avignon,MgrPaulNaudo, qui ne laissait passer aucune occasion de leur marquer le plus affectueux dévouement. Quand parut la Note du Moniteur, le vieil évêque de Ghâlons, Mgr de Prilly écrivait au Supérieur des Jésuites de Strasbourg une lettre touchante : « Je m'abstiens, disait-il, de toute réflexion sur la nouvelle que publie aujourd'hui Y Univers ; mais le diocèse et l'évêché de Châlons vous sont ouverts... Déjà plusieurs de nos bons curés m'ont offert pour vous leurs maisons; ils sont jaloux de vous recevoir, le cas échéant que la mienne ne puisse suffire. » (8 Juillet.) Avec une pointe de malice l'évèque de Chartres informait le ministre des Cultes que plusieurs de ses collègues se proposaient d'hospitaliser chez eux les Jésuites, au cas où le Gouvernement les jetterait à la rue, et il ajoutait : « Comme je ne vois, ainsi que ces prélats, dans ces religieux que de pieux et zélés auxiliaires qu'on nous ôte et des proscrits dignes de respect, j'ai l'honneur de vous prévenir que je me ferai gloire d'imiter l'exemple qui m'aura été donné. » (19 Mai.)
On ne pouvait donner à la Compagnie de Jésus une preuve plus délicate ni plus significative d'estime et d'affection. Le Père Général en fit exprimer aux évéques sa
profonde reconnaissance; toutefois, ajoutait-il, « la charité et la prudence ne nous permettraient pas de profiter d'une offre si obligeante dont l'acceptation pourrait les compromettre gravement. » (21 Juin.) Du reste ils ne devaient pas avoir l'occasion d'exécuter leur généreux dessein. Mais en attendant, de pareilles déclarations, et surtout l'état d'esprit qu'elles révélaient, ne laissaient pas que de causer des inquiétudes aux représentants du pouvoir. On a vu que le Roi lui-même en avait parlé au nonce sur un ton irrité. A l'en croire, le sort de Saint-Germainl'Auxerrois saccagé par la fureur populaire était promis aux résidences épiscopales qui auraient accueilli les Jésuites. M. Martin du Nord, plus embarrassé qu'il ne voulait le dire, eût bien désiré obtenir d'un prélat connu pour sa modération un blâme à l'adresse de collègues trop ardents. Il écrivait en confidence à Mgr Mathieu, archevêque de Besançon : « Je sais qu'un évêque, dans le diocèse duquel se trouvait une maison de Jésuites, a proposé aux prélats qui se trouvaient dans le même cas de déclarer qu'ils donneraient asile dans leurs palais aux Jésuites, si ceux-ci étaient obligés de sortir de leurs maisons. Deux évêques seulement m'ont écrit dans ce sens; ce sont MM. de Chartres et de Ghâlons. Je ne doute pas que les autres évêques aient parfaitement senti toute l'inconvenance et tout le danger d'une semblable déclaration, et je ne doute pas non plus que la légitime influence que vous exercez sur eux, Monseigneur, n'ait contribué puissamment à leur faire adopter ce parti '. » L'archevêque avait-il mérité ce compliment, nous l'ignorons; il se dispensa d'y répondre. Mais voici la curieuse consultation qu'il donnait à M. Martin du Nord sur la politique religieuse du moment : « Pour ce qui est de la question des Congrégations, l'Eglise n'a besoin ni des Jésuites ni de telle autre Congrégation en particulier. Elle s'en est passée et
i. Vie du Cardinal Mathieu, archevêque de Besançon, par Mgr Besaon. évêque de Nîmes. Tome I, p. 344-