chapitre vi
l'instruction du peuple ; l'instruction du peuple est dangereuse. Le clergé n'était pas en mesure d'accepter le cadeau qui lui était offert; on se borna à faciliter, par la lettre d'obédience spécialement, l'accès de l'enseignement aux Congrégations religieuses.
Quand on en vint à l'enseignement secondaire, l'attitude de M. Thiers fut très différente. Le régalien révolutionnaire se retrouva avec toutes ses préventions, comme avec sa dévotion idolâtrique pour l'Etat. Il consentait bien à accorder la liberté, mais la liberté avec les entraves antérieures. Les Petits Séminaires serraient libres; le nombre de leurs élèves ne serait pas limité et ils pourraient les présenter au baccalauréat; c'était leur droit, puisqu'ils acceptaient l'inspection; d'ailleurs les évèques, prétendait-il, n'avaient jamais réclamé davantage. Mais M. Thiers ne renonçait ni au certificat d'études, ni à la déclaration. Il fallait toujours pouvoir écarter les élèves de Fribourg et de Brugelette, ces collèges où l'on enseignait « la haine de nos institutions», où l'on formait « de mauvais citoyens ». Au surplus, « l'État a le droit de frapper la jeunesse à son effigie; son droit inamissible est supérieur à celui du père de famille » . L'État, « je le place au-dessus de tout » ; « l'Etat est tout chez nous »,et naturellement, pour l'enseignement comme pour tout le reste, l'État a des moyens d'action qui lui garantissent une supériorité incontestable. A peine M. Thiers concédait-il que les maîtres surveillants laissaient quelque peu à désirer. Dans une séance dont il fit tous les frais, il exposa ses vues avec cette clarté lumineuse et cet entrain qui donnaient à sa parole un charme irrésistible.
A son tour l'abbé Dupanloup expliqua avec une parfaite lucidité à quelles conditions pouvait, d'après lui, s'opérer d'une manière réelle et efficace la conciliation entre l'Église et l'État. Il ramenait à quatre chefs les concessions qu'il tenait pour indispensables. C'était : 1° l'abolition des certificats d'études; 2° pas de sécularisation pour les Petits Séminaires; 3° plus de grades exorbitants arbi-
trairement donnés ou refusés par l'Université; 4° pas d'exclusion contre les Congrégations religieuses approuvées par l'Église. Sur trois de ces points, la controverse ne fut ni longue ni très chaude. Mais, sur l'article des Congrégations religieuses, on eut bien de la peine à s'entendre, et à plusieurs reprises le dissentiment faillit amener un éclat fâcheux. M. Thiers devenait plus que vif: «Tranchons le mot, s'écria-t-il, disons-le franchement, toute cette guerre est faite pour que les Jésuites puissent enseigner en France; c'est l'intérêt de cette Congrégation qui préoccupe, bien plutôt que celui de l'Eglise, quoi qu'on en dise.. .
M. l'abbé Dupanloup. — Mais non, assurément. » Et M. Thiers de reprendre un moment après : «Arrivons donc au fond du débat : il s'agit des Jésuites. » Làdessus le prestigieux discoureur se lançait dans une argumentation fort désobligeante pour les Jésuites et peu courtoise pour ses contradicteurs. C'est pour une satisfaction d'amour-propre qu'ils veulent faire inscrire, « dans le traité de paix à signer, un de ces articles qui font plus d'honneur que de profit réel ». L'admission des Jésuites dans l'enseignement ne procurera au parti catholique que de maigres avantages ; « les services qu'on peut attendre d'eux sont fort contestables ; assurément si les Jésuites pouvaient faire fleurir la religion trop méconnue, je les admettrais de grand cœur ; mais ils auront, au contraire, contre eux la répulsion populaire». «Les Jésuites ne sont pas près de conquérir le monde... et s'ils ne sont pas plus puissants que d'autres pour le mal, par contre ils ne me paraissent pas devenus plus puissants que d'autres pour le bien. » C'est l'Eglise de France qui souffrira de l'action des Jésuites, cette grande Eglise gallicane qui a reçu sa charte de Bossuet. « On ne veut plus aujourd'hui de cette charte ; on n'en veut plus parce qu'il est une Congrégation religieuse qui la repousse, et l'on dit au contraire à cette Congrégation: Entrez. Imprudents que vous êtes, cette charte de l'Église de France que vous répudiez ainsi, c'est