‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 171 sur 324 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

sa vie. Voyez donc quel coup funeste vous allez lui porter1. » Au surplus, la loi est formelle, « loi générale, notez-le bien, et qui concerne toutes les associations quelles qu'elles soient. On ne peut ouvrir la porte aux Jésuites sans l'ouvrir à ces associations dangereuses pour la paix publique, auxquelles je n'ai garde de les comparer ; mais cependant, s'il existe une loi, il faut l'appliquer à tous. »

Cette dernière partie du réquisitoire était, à vrai dire, la seule embarrassante. Le cas des Jésuites, considérés comme individus, était fort simple; c'étaient des citoyens à qui on ne pouvait dénier le droit commun ; malheureusement le cas se compliquait toujours d'une question d'association, et à ce point de vue l'exclusion pouvait toujours les atteindre. Les défenseurs du projet Falloux ne demandaient là-dessus que le silence. On faisait une loi sur l'enseignement, loi qui consacrait la liberté. Pourquoi y mêler une question d'association? D'ailleurs la liberté d'association était, elle aussi, inscrite dans la Constitution, et partant on avait le droit de tenir pour abrogées toutes les vieilles lois de proscription contre les Jésuites.

Ce fut la thèse que l'abbé Dupanloup soutint énergiquement. Il avait d'ailleurs pour l'appuyer l'exemple de M. Guizot et de M. Cousin lui-même ; les projets de loi de 1836 et de 1840 ne se préoccupaientpoint desassociations religieuses ou laïques; celui de M. Carnot les passait également sous silence. Comment pouvait-on se montrer plus exigeant, alors qu'on cherchait un terrain de conciliation ? Malgré tout, M. Thiers crut devoir épiloguer sur le sous-entendu qu'on lui proposait : « Vous demandez, dit-il, vous, les défenseurs des Congrégations, une seule chose, le silence à leur égard. Soit; ça pourra être pour le moment une satisfaction à votre amour-propre ; mais cola ne changera rien à l'état des choses ; car les lois de

i. Les Débats de la Commission de 1859, p. 2^0.

l'Etat relativement aux Congrégations religieuses ne sont pas. que je sache, rapportées... » Demandez à M. de Falloux « si, pour se présenter à l'Assemblée, et lorsque s'élèvera la question des Congrégations religieuses, le silence lui suffira ». Et dans un résumé final, M. Thiers soulignait la concession qu'il ne faisait qu'à contre-cœur et avec réserve : « Enfin, en ce qui tient aux Congrégations non reconnues par l'État, si l'on se contente du silence, j'y consens; seulement j'en appelle à l'avenir. »

L'abbé Dupanloup ne voulut pas rester sur un succès aussi équivoque où perçait encore une menace. Dans une dernière séance, il revint sur le chemin parcouru, rendit hommage à la largeur d'esprit de ses contradicteurs, rappela les sacrifices consentis de part et d'autre au bien de la paix ; il réfuta en passant quelques légendes contre les Jésuites, qui avaient échappé à M. Cousin et à d'autres universitaires; il trouva des accents émus pour plaider leur cause au nom de la vérité et de la justice, trop longtemps opprimées en leurs personnes que la liberté devait enfin affranchir. Sa parole simple et forte, animée d'une conviction ardente, s'élevant çà et là jusqu'à l'éloquence, remporta ce jour-là un beau triomphe : « M. de Falloux, qui fut témoin de la scène, l'a racontée dans ses Souvenirs sur VÉvêque d'Orléans. On avait vu M. Thiers s'agiter, adhérer de la tète et du geste, puis bientôt se lever, quitter sa place, s'approcher de celle de jNI. l'abbé Dupanloup, se tenir debout devant lui, l'écouter de l'air d'un homme qui reconnaît et salue la vérité. La séance terminée, M. Thiers saisit le bras de M. Cousin en s'écriant : « Ccmsin, Cousin, avez-vous bien compris quelle leçon nous avons reçue là, lorsqu'il a parlé des Jésuites? Il a raison, l'abbé. Oui, nous avons combattu contre la justice, contre la vertu, et nous leur devons réparation'. »

Le fait est que cette fois la conversion fut complète,

i. Op. cit., p. 299.

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