CHAPITRE VI
comme la suite en témoignera. Il sera piquant de voir M. Thiers, devenu l'avocat des Jésuites, soutenir avec toutes les ressources d'un esprit que rien n'étonne la thèse juridique qu'il avait déclarée indéfendable.
Le travail de la Commission extraparlementaire n'avait pour but que d'éclairer le ministre et de lui fournir un texte de loi qu'il pût présenter à l'Assemblée nationale. M. de Falloux agréa pleinement celui qu'elle avait élaboré ; il eut assez de persuasion pour le faire ratifier par ses collègues du Cabinet; le 22 juin, il déposait son rapport sur le bureau de l'Assemblée Législative, qui sur la fin de mai avait succédé à la Constituante ; dès le lendemain elle nommait, pour étudier le projet de loi, une Commission de quinze membres, parmi lesquels figurait cette fois Mgr Parisis, en compagnie de Montalembert. M. Thiers fut encore élu président. Le projet Falloux fut épluché point par point ; mais finalement la majorité l'adopta dans toutes ses dispositions essentielles, y compris l'admission des Jésuites. Seulement, disait M. Thiers à ce propos, « quand l'article viendra devant l'Assemblée, vous me permettrez de me cacher sous mon banc ; car comment voulez-vous que je défende les Jésuites, moi qui ai demandé leur expulsion ? »
La Commission avait achevé son œuvre avant les vacances parlementaires et nommé le comte Beugnot rapporteur. On pouvait compter sur une forte majorité dans l'Assemblée Législative pour la liberté d'enseignement ; il n'y avait donc plus qu'à aller de l'avant avec confiance; mais on devait encore se heurter à des obstacles. Le 31 octobre, une crise ministérielle remettait tout en question; M. de Falloux était remplacé par M. de Parieu et quelques jours plus tard, Pascal Duprat, invoquant une règle de procédure parlementaire, faisait soumettre le projet de loi à l'examen du Conseil d'État, que l'on savait dévoué à l'Université. De fait, au lieu des observations qu'on lui demandait, le Conseil d'État renvoyait un projet
tout différent. La Commission ne consentit point à se déjuger : « Je vous promets, écrivait Thiers à Mgr Dupanloup devenu évêque d'Orléans dans l'intervalle, de servir la liberté d'enseignement jusqu'à extinction. »
Le projet de loi Falloux fut enfin inscrit à l'ordre du jour de l'Assemblée pour le 14 janvier.
Il y avait donc une année entière qu'il était sur le tapis et servait de thème à des controverses ardentes et passionnées. Ce n'était pas seulement en effet au sein des Commissions que l'on discutait le pour et le contre à propos de ce traité d'alliance entre l'Église et l'État. Pour ne parler ici que des catholiques, il est certain que l'idée même de cette alliance les avait surpris et déroutés. Ce n'était point pour cela qu'ils avaient peiné et combattu. Ce qu'ils réclamaient à l'encontre du monopole universitaire, c'était simplement la liberté, mais la liberté sans restrictions : « La loi, écrivait le cardinal de Bonald, n'était cependant pas si difficile à faire... Au lieu de ce luxe de dispositions, il fallait reconnaître l'existence de l'Université avec ses privilèges, ses traitements, etc., et donner la liberté d'élever, à côté des écoles de l'État, des établissements qui leur auraient fait une salutaire concurrence, sans repousser ni les associations, ni les Congrégations, sans exiger, pour fonder ces collèges rivaux, ni stage, ni grades, sans reconnaître à l'État d'autre droit d'inspection que cette surveillance de police qu'il exerce dans nos églises et qu'on ne peut lui refuser. Il fallait nous laisser créer une université à côté de l'Université, nous permettre d'élever autel contre autel. Si on n'en vient pas là, qu'on ne parle pas de liberté, puisque les droits des pères de famille sont méconnus1. »
Tel était en résumé l'idéal entrevu et montré parMontalembert dès le premier jour de la lutte héroïque, idéal
i. A Mgr Parisis, 6 juillet i84g. Cf. Pierre-Louis Parisis, par Ch. Guillemant. Tome II, p. 35^.