CHAPITRE VII
renseignement libre, n'avait qu'à le vouloir pour les frustrer de leur part de liberté. Pouvaient-ils aller de l'avant? Leurs élèves ne seraient-ils pas de parti pris malmenés aux examens ? Quels recours auraient-ils contre les passe-droits et les injustices dont ils seraient victimes ?
Le prince écouta sans interrompre, et le Père de Damas ayant dit en terminant qu'il dépendait de Son Altesse de rassurer les catholiques, il répondit vivement : « Soyez sans inquiétude, la loi sera appliquée dans l'esprit où elle a été faite. » Puis, poursuivant la conversation avec lair de confiance et de simplicité qu'il savait prendre à l'occasion, le prince donna clairement à entendre que l'Université lui était assez peu sympathique. Il lui reprochait ses allures frondeuses et ses tendances démagogiques. Passant ensuite à un sujet dont il était sans doute préoccupé, le prétendant, alors à la veille de son grand voyage à travers les départements, demanda à son interlocuteur comment il serait reçu à Saint-Etienne. « Fort mal à mon avis, répondit le Jésuite ; les ouvriers sont très attachés à la République ; l'héritier de l'empereur ne peut espérer les gagner à sa cause. — Nous verrons cela », répartit le prince.
L'entretien prit fin sur ces paroles. Quelque temps après, le prince-président arrivait à Saint-Etienne au cours de la tournée triomphale, habilement organisée comme prélude à la restauration de l'empire. La réception oflicielle fut brillante. A la revue il y eut des cris de Vive V empereur ! Mais pendant le banquet la foule vint chanter la Marseillaise sous les fenêtres de la sous-préfecture, et ni les toasts ni les violons de l'orchestre ne purent empêcher ces notes discordantes d'arriver aux oreilles des convives. A la réception qui suivit, le Recteur du collège Saint-Michel eut l'honneur d'être présenté. « Eh bien ! monsieur l'abbé, lui dit le prince, vous m'aviez annoncé un accueil désagréable ; il a été splendide. »
Le Père de Damas ne jugea pas à propos de troubler
une satisfaction qui voulait paraître complète. Après quelques mots de félicitations, il s'enhardit à demander une faveur; c'était, dit-il, « de pouvoir écrire directement au Président de la République dans le cas où nous aurions à nous plaindre de quelque administrateur trop zélé. — Soit, répondit le futur empereur ; et pour que la lettre m'arrive sûrement sans être ouverte dans les bureaux, vous aurez soin de signer sur l'adresse. Et soyez bien persuadé, ajouta-t-il, qu'il ne tiendra pas à moi que pleine justice vous soit rendue. »
On ne pouvait être plus aimable. A ce moment, Napoléon n'épargnait rien pour s'assurer la confiance et le suffrage des catholiques. Deux jours après, arrivait au collège Saint-Michel une lettre autographe du ministre de l'Instruction publique.
Monsieur l'abbé,
« Le prince-président, qui a eu le plaisir de vous recevoir hier, me charge de vous exprimer qu'il est heureux des efforts que vous faites dans l'établissement ecclésiastique de Saint-Etienne pour l'amélioration de l'éducation de la jeunesse. Son Altesse verra avec satisfaction s'établir des rapports entre les directeurs de ce collège et les divers fonctionnaires de l'Etat.
« Je me félicite d'être auprès de vous l'interprète des sentiments du prince et d'avoir cette occasion de vous donner, monsieur l'abbé, l'assurance de ma considération la plus distinguée. » — Fortoul.
Ces rapports d'un Jésuite avec le futur Napoléon III ne seraient peut-être pas par eux-mêmes chose digne de l'Histoire ; il fallait toutefois les rappeler avant le grave épisode que nous avons à raconter. Un incident futile faillit amener la ruine du collège Saint-Michel et, par contre-coup, mettre en péril tous ceux que les Jésuites dirigeaient en France. Les faits, dénaturés par la malveillance, prirent à certain moment et aux yeux de certaines