‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 201 sur 324 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

gens, les proportions d'un complot, alors qu'ils se réduisaient à une espièglerie d'écoliers. Il y eut, dès la fin de la première année de l'empire, une « affaire » des Jésuites de Saint-Etienne, au sujet de laquelle on s'échauffa plus que de raison dans les sphères gouvernementales. Voici ce qui s'était passé :

C'était dans le courant du mois de mai 1853. Le mur qui séparait de la rue une cour de récréation était tombé, un marchand de statuettes s'introduisit parmi les élèves ; quelques-uns achetèrent des madones, d'autres des saints; il s'en trouva un qui voulut avoir le buste de l'empereur. Mais un camarade poussa un peu vivement le propriétaire du plâtre impérial, qui se brisa en mille morceaux. Peutêtre bien les écoliers — cet âge est sans pitié — foulèrent-ils d'un pied irrespectueux ces débris augustes. Bientôt on en parla, on en plaisanta sans doute, si bien que le bruit en arriva jusqu'aux oreilles du Père Recteur. Celui-ci réunit les surveillants et fit sa petite enquête. Il fut établi qu'il n'y avait pas eu ombre de manifestation. On pensa donc qu'il n'y avait pas lieu de sévir et que le mieux, de toute façon, était de ne pas attirer l'attention par une émotion intempestive. On garderait donc le silence.

La prudence, ou du moins la politique, aurait peut-être conseillé de ne pas s'en tenir là. S'ils eussent été doués de l'habileté qu'on leur prête, les Jésuites eussent agi autrement. Infailliblement, un jour ou l'autre, la rumeur de ce qui s'était passé au collège ne pouvait manquer de transpirer au dehors.

En effet, à quelque temps de là, le Père Recteur crut devoir congédier un maître d'écriture qui donnait des leçons aux plus jeunes enfants du collège. Le malheureux jura de se venger. Il alla offrir ses services ailleurs, déclarant, pour expliquer sa sortie de Saint-Michel, qu'il ne lui convenait pas de rester dans une maison où le Gouvernement et la personne même de l'empereur étaient attaqués systématiquement et avec mépris. Puis, il raconta

la scène du buste brisé, qui devint dans son récit un outrao-e et presque un attentat. Il n'en fallait pas davantage pour échafauder une accusation de lèse-majesté contre le collège et les Jésuites. L'affaire fut instruite dans le mystère ; et le 29 décembre paraissait au Moniteur un décret impérial supprimant le collège de Saint-Michel.

Voici, d'après le texte même du Décret, le motif sur lequel il s'appuyait : « Considérant qu'on a toléré, sans répression, des désordres qui sont un véritable outrage à la Constitution et aux lois de l'empire... »

Évidemment, « rien que la mort n'était capable »... Il faut remarquer que, jusque-là, l'histoire de la statuette brisée était restée inconnue du public. Entre temps le Père de Damas avait été remplacé comme Supérieur du collège ; son successeur le Père Edouard de Bouchaud, appelé chez le procureur impérial une semaine avant le décret, avait pu répondre qu'il n'en avait jamais entendu parler. Ni maîtres, ni élèves n'avaient subi à ce sujet le moindre interrogatoire; l'accusé était jugé, condamné et exécuté sans avoir été admis à se justifier. On sait que le second empire à ses débuts ne regardait pas aux moyens pour briser les résistances, partout où ilcroyaiten apercevoir1.

Le surlendemain de l'apparition du Décret, 31 décembre, le nonce du Saint-Siège écrivait au cardinal secrétaire d'État : « Si les Jésuites s'étaient un peu plus pressés de donner quelques explications, ou si le Gouvernement, avant de prendre une mesure aussi sévère, les avait invités à présenter leur défense, comme il était à désirer,

l. Au surplus le Décret du 29 décembre était absolument en marge de toute légalité. Il ne s'appuyait sur aucun rapport et ne visait aucune loi antérieure. Rien dans la loi de 1 85o, ni dans le Décret du 9 mars 1 852, n'autorisait le pouvoir exécutif à fermer arbitrairement un établissement libre d'enseignement secondaire. Même pour une peine moindre une procédure était obligatoire. « En cas de désordre grave dans le régime intérieur d'un établissement libre d'instruction secondaire, le chef de cet établissement peut être appelé devant le Conseil académique et soumis à la réprimande. La réprimande ne donne lieu à aucun recours. » (Loi du i5 mars i85o, art. 67.)

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