CHAPITRE VII
l'empereur repartit en riant : « Ce n'est pas celle que vous avez. »
Naturellement, le sujet de l'entretien ne tarda pas à s'élargir ; l'empereur n'avait pas qu'un seul sujet de plainte contre les Jésuites. Ainsi, dit-il, vous avez des missionnaires « qui prêchent la révolte des pauvres contre les riches ». Il n'y avait pas à ce moment de grief plus grave que celui-là. La révolution à laquelle l'empire entendait mettre fin avait eu un caractère économique et social bien plus que politique. C'était une explosion de l'incurable convoitise de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent, un essai de l'éternelle utopie de la réforme sociale par le partage des biens.
Le Père de Ravignan dut paraître quelque peu déconcerté d'une semblable accusation; mais il se souvint qu'il avait été magistrat, et il se borna à répondre que, si l'on voulait bien préciser et donner les noms, les coupables ne manqueraient pas de recevoir le châtiment mérité par leurs incartades. Au surplus, il demandait à Sa Majesté comme unique grâce, pour lui et les siens, de n'être plus frappés sans avoir été entendus.
N'est-ce pas piquant, cette accusation de socialisme qui a cours contre les Jésuites à un moment où le socialisme est l'ennemi, et qui trouve crédit jusque dans les Conseils de l'empereur, tandis que, d'autre part, on les frappe comme suspects de réaction royaliste? Lors de la prochaine restauration monarchique, on les accusera sans doute d'être républicains. Et de fait, dans le réquisitoire dressé par les parlementaires sur la fin de l'ancien régime, pourpréparer lasuppressiondes Jésuites, onleur reprocha, entre autres crimes impardonnables, de n'être pas suffisamment respectueux de la majesté de nos rois et de favoriser « l'état populaire ».
Assurément le Père de Piavignan ne s'était pas flatté d'obtenir de Napoléon que le Décret de fermeture du collège Saint-Michel fût rapporté. Les paroles du souverain permettaient du moins d'espérer qu'il n'y aurait
pas d'autre exécution. On s'en tint là en effet; l'empereur, au début de son règne, avait trop d'intérêt à s'attacher les catholiques pour les indisposer par des rigueurs inutiles. Trois mois plus tard, une députation de notables habitants de Saint-Étienne vint à Paris demander la réouverture du collège. On s'empressa de la leur accorder.
Toutefois, pour bien marquer que la décision antérieure n'étaitpointretirée, il fut stipulé que le collège changerait de nom. Désormais il s'appellerait Sainte-Marie. Mais cette exigence n'a pu prévaloir contre l'usage. Saint- Michel, supprimé par le gouvernement impérial, a survécu à l'empereur et à l'empire.
Toutefois cette alerte semblait d'un fâcheux présage pour le collège naissant. De vrai, aucun de ceux que les Jésuitesouvrirent à cette époque n'eut une croissance plus lente et plus pénible. La ville de Saint-Étienne, grand centre industriel, n'offre pas aux familles du dehors un séjour attrayant; la population très laborieuse, très affairée, ne se livre guère aux spéculations de l'esprit et montre peu de goût pour les belles humanités ; l'enseignement des Jésuites n'eut d'abord auprès d'elle qu'un médiocre succès. Ajoutez les épidémies et plus encore les difficultés financières ; la dot des Pères de Damas s'y engloutit sans éteindre la lourde dette qui pesait sur l'immeuble. A plusieurs reprises fut débattue la question d'abandonner le collège Saint-Michel. Heureusement il avait des amis dévoués et généreux; la Compagnie de Jésus ne saurait oublier en particulier le nom de M. Gérin qui le sauva du naufrage. Le Père Général lui ayant écrit pour lui témoigner la gratitude de toute sa famille religieuse, cet admirable chrétien répondait avec l'humilité d'un véritable disciple de l'Évangile : « Qui donc est l'obligé dans cette circonstance? Assurément ce n'est pas la Compagnie de Jésus dont on retient à Saint-Étienne l'enseignement et le zèle, alors qu'il lui serait si loisible de les porter ailleurs. C'est notre ville, ce sont nos amis.