‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 280 sur 324 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

rappelle que, quelques jours après la fermeture du collège de Saint-Etienne, le Père de Ravignan avait été reçu par l'empereur, auprès de qui il avait plaidé la cause de ses confrères. À la suite de cette entrevue, il croit devoir avertir le Provincial de Lyon. La pièce est curieuse et vaut d'être citée.

g Nous ne pouvons pas le dissimuler, la Compagnie est redevenue l'objet des préoccupations du Gouvernement. A l'affaire du collège de Saint-Etienne et des prédications d'Aurillac, il faut maintenant ajouter nos Pères de Marseille. Déjà il m'était revenu que le préfet de Marseille et l'administration municipale se plaignaient de notre influence. Eli ! mon Dieu, que faisons-nous donc? Mais hier, au ministère de la guerre, le maréchal de Saint- Arnaud, que j'étais allé voir pour connaître les impressions laissées par mon audience du 9 (aux Tuileries), insista de nouveau sur notre position de Marseille. Il est évident que tous ces renseignements viennent par le ministère de l'Intérieur de qui dépend la direction générale de la police. Voici quelques mots du maréchal, entre autres : « Ce qui se passe à Marseille est intolérable... Faites-y attention. Tout se fait par les Jésuites... L'administration municipale est impossible... Le préfet ne peut y tenir... etc. » — Mais qu'est-ce donc ? Qu'avons-nous fait ? J'insistai. Le maréchal ne répondit rien. Mais sans aucun doute, on doit avoir en vue le Cercle catholique. Quid juris ? A vous, mon Révérend Père, d'en juger... Mais les chefs laïques du Cercle ne pourraient-ils pas avoir une explication franche et entière avec le préfet, avec le maire ? Au train dont les choses sont menées en ce qui nous concerne, je ne serais pas étonné qu'un beau matin le Cercle de Marseille fût fermé par ordre. Je ne puis douter qu'il n'ait été itérativement question de nos Pères de Marseille au Conseil des ministres devant l'empereur. Dans mon audience du 9 cependant l'empereur ne m'en a rien dit. Il ne me parla que de deux Pères prêchant la révolte des pauvres contre les riches. (Affaire d'Aurillac.)... Il a dit au maréchal de

Saint-Arnaud qu'il avait été très content de mes explications... Mais la chasse aux Jésuites est ouverte, et on cherchera le gibier pour le rapporter au maître. »

Il ne parait pas cependant que le Cercle religieux de Marseille ait attiré sur lui les rigueurs de la police impériale, si ombrageuse qu'elle fût ; mais la menace planait toujours, et au moment où elle allait s'abattre sur les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul, le Provincial de Lyon écrivait : «L'influence de nos Pères de Marseille est grande, j'allais dire trop grande, et cela peut devenir un danger. Près de quatre mille hommes font partie des Cercles ou Conférences. On sent que ces hommes peuvent à un moment donné peser sur la balance pour les élections, par exemple; et si l'on pouvait attribuer au Cercle une couleur politique, il serait exposé à être dissous... » (18 Mai 1861.)

Il ne fut pas possible d'imputer aux groupements marseillais des arrière-pensées politiques, et rien assurément ne prouve mieux qu'ils se renfermaient scrupuleusement, eux et les Jésuites qui les dirigeaient, dans les limites de l'action religieuse et charitable. Le Cercle de Marseille poursuivit ainsi pendant un quart de siècle une existence où ne manqua aucun des succès auxquels peut prétendre une institution de ce genre. Pour dire toute la vérité, il rencontra aussi des contradictions, ou pour parler plus exactement, celui à qui il devait sa prodigieuse fortune ne fut pas toujours applaudi ni même approuvé de son entourage.

Le Père Tissier avait une personnalité trop originale et trop puissante pour ne pas devenir parfois incommode. Doué de qualités éminentes, d'un zèle qui ne connaissait pas d'obstacles, d'une ténacité que rien ne rebutait', il eut le tort de concentrer entre ses mains tous les rouages d'un organisme très compliqué; menant par lui-

i. Une Notice biographique, assez étendue, a été publiée sur le Père Nicolas Tissier. On y trouvera une multitude d'anecdotes qu'on pourrait intituler les Industries ou même les Audaces d'un chasseur d'âmes.

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