‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 32 sur 324 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

veut effrayer; il sait que tout cela nous revient, et il espère parla nous déterminer ànous exécuter nous-mêmes. Peut-être aussi prétend-il par là bien convaincre le côté gauche qu'il n'a aucune sympathie pour les Jésuites et se laver du reproche que lui a adressé la Gazette de France d'avoir fait un pacte avec eux. Car vraiment je le crois trop habile pour penser ce qu'il a dit contre nous à tout venant et à tout propos. » (15 Novembre 1845.)

Telle était aussi l'opinion de l'abbé Dupanloup, qui écrivait au sujet de cet incident: « C'est pure comédie; on sait que la parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée. » Au reste, Louis-Philippe ne se faisait pas scrupule, suivant les circonstances, de tenir sur les Jésuites un langage tout différent. Nous en avons cité et nous aurons l'occasion d'en citer encore des spécimens, qui d'ailleurs ne nous révèlent sans doute pas davantage les véritables sentiments du prince sur l'Ordre de Loyola. Ces petites manœuvres laissaient les Jésuites assez indifférents; mais du côté de Rome leur venaient de plus graves sujets d'inquiétude. M. Rossi harcelait le secrétaire d'État; tantôt se plaignant de ce que l'on cherchait à éluder par des lenteurs calculées ce qui avait été convenu, tantôt invoquant l'opinion publique surexcitée contre les religieux récalcitrants et la situation pénible du Gouvernement qui allait être obligé malgré lui d'employer contre eux la contrainte légale, le rusé diplomate s'efforçait de persuader au ministre du pape d'entrer dans les vues de M. Guizot. Il fallait donner des ordres au Général des Jésuites et lui faire savoir qu'on entendait être obéi. Il paraît bien que Grégoire XVI lui-même n'échappait pas aux importunités du terrible négociateur: e Votre maison, écrivait le Père Roothaan au Supérieur de Grenoble, est de la part de M. Rossi l'objet d'instances incessantes auprès du Saint-Père. Sa Sainteté m'en a fait part; mais Elle ne m'a insinué aucune mesure à prendre. » (11 Octobre 1845.)

Aussi voyons-nous par les correspondances de famille

(,'t LA. COMPAGNIE DE JESUS

que, jusqu'à la fin de cette malheureuse année, les Jésuites français regardent vers Rome, se demandant, non sans anxiété, si la Curie pontificale ne va pas se laisser arracher, par faiblesse ou par lassitude, quelque concession nouvelle. Cette appréhension se trahit dans une lettre du Père de Ravignan au Père Général à l'approche de la rentrée des Chambres : « Ce sera, dit-il, un prétexte pour redoubler les instances contre la Compagnie auprès du Saint-Siège. Dieu veuille que l'on tienne bon et qu'un nouveau coup ne soit pas porté à la cause catholique en France! » (7 Décembre 1845.) Heureusement on a pour se rassurer la promesse de Grégoire XVI. C'est l'unique motif de confiance; les lettres y reviennent sans cesse : « Votre Paternité, écrit le Provincial de Paris, ne m'imposera de nouveaux sacrifices que sur un ordre formel de Sa Sainteté, et le successeur de Pierre s'est engagé à ne le donner jamais. Bisogna star fermoK. Appuyé sur cette parole apostolique, je ne changerai rien, soyez-en bien sûr, mon Révérend Père. » (il Janvier 1846.)

Cependant un nouvel assaut se préparait. Le Père de Ravignan en prévenait le Père Général: «Voici, écrivait-il. un fait récent : M. Janvier, l'homme de M. Guizot, est allé trouver le nonce. Les Jésuites, a-t-il dit, n'ont pas fait assez. Les députés mécontents vont interpeller pour obtenir l'entière exécution de la Note du Moniteur. »

La lettre qui contenait cet avis est datée du 7 décembre 1845. Or, ce jour-là même, sur le rapport de M. de Salvandy, le roi signait une Ordonnance qui allait jeter un grand émoi dans l'Université, et par contre-coup dans la presse et dans le monde parlementaire. Le Conseil de l'I niversité se composait de huit membres inamovibles, dont plusieurs d'ordinaire étaient distraits de leurs fonctions ou s'en désintéressaient. Mais, par le fait de sa

i. Parole de Grégoire XVI au P. Roothaan dont il venait de lire la supplique. (12 Septembre.)

Page 1