‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 33 sur 324 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

stabilité et de l'étendue de ses attributions, cet organisme constituait en face des ministres changeants une puissance rivale et souvent prépondérante. Parla force des choses cette puissance se concentrait aux mains de quelques hommes, quelquefois d'un seul, qui savait s'imposera ses collègues. C'était alors le cas de M. Cousin; entré au Conseil dès 1830, il s'y était fait bien vite une place à part, et l'on peut dire sans exagération que, pendant des années, il avait exercé sur tous les rouages de l'enseignement public une sorte de dictature. M. Villemain lui-même ne s'était pas senti assez fort pour s'affranchir de cette tutelle, dont il se vengeait d'ailleurs par des épigrammes. Toutefois les réclamations de l'épiscopat contre l'enseignement philosophique de l'Université avaient trouvé de l'écho jusque dans la Chambre des Pairs; elle avait par un vote formel demandé que le programme en fût modifié dans un sens plus respectueux des croyances religieuses. (Mai 1844.) M. Cousin avait vainement dépensé à défendre Y éclectisme des trésors d'habileté et d'éloquence; il n'avait pu esquiver le blâme qui frappait sa personne autant que la doctrine imposée par lui à l'Université. Son prestige en fut certainement diminué. D'autre part des plaintes nombreuses s'élevaient dans le sein même de l'Université contre ce qu'on appelait couramment la « tyrannie » d'un pouvoir qualifié d'ailleurs d'illégal. M. de Salvandy pensa que le moment était venu de ramener le Conseil à l'institution primitive. Désormais il compterait trente membres, dont vingt seraient nommés pour une année seulement. L'appellation plus sonore de Conseil royal de l'Université qui lui était attribuée ne faisaitque souligner l'atteinte portée à son indépendance. Du coup la suprématie de M. Cousin était brisée ; personne ne s'y méprit. La presse universitaire et libérale y vit une revanche de l'Église et des Jésuites contre lesquels M. Cousin avait mené le combat avec tant d'âpreté. Le « coup d'État » de M. de Salvandy, comme l'appelait le Siècle, fut attaqué violemment par tous les champions

du Monopole; le Constitutionnel le dénonçait comme une clause du marché secret passé à Rome par M. Rossi.

Vers le même temps un autre universitaire, qui avait conquis la popularité en chargeant contre les Jésuites, s'attirait, par sa faute, les rigueurs ministérielles. M. Quinet, titulaire de la chaire des Langues et Littératures méridionales, prétendait y joindre l'étude des Institutions; il avait inscrit le mot sur le programme du cours qu'il allait commencer. On lui fît remarquer que c'était sortir du cadre réglementaire; ses leçons de 1843 sur les Jésuites n'y rentraient guère non plus. Quoi qu'il en soit, on l'invita à retrancher le mot. Il s'y refusa, et le cours • le M. Quinet ne parut pas au tableau du Collège de France. Il n'en fallait pas tant pour déchaîner un tumulte au Quartier latin. Il fut entendu que la disgrâce de l'adversaire des Jésuites avait été imposée au Gouvernement en échange des mesures prises contre eux. C'était encore une clause du marché conclu par M. Rossi avec la Curie romaine. Une bande d'étudiants, trois cents au dire des gens de sang-froid, quinze cents ou même deux mille selon les autres, allèrent manifester au domicile du professeur. On lui lut une adresse qui débutait ainsi : « Le Gouvernement vient de payer sa dette. Rome a reçu le prix de mensongères concessions... » Les manifestants se rendirent ensuite rue Cassette crier sous les fenêtres de M. de Salvandy : Vive Quinet! A bas les Jésuites! Ils ne s'en tinrent pas là.

Quelques semaines plus tard, ils se retrouvèrent en nombre à l'ouverture du cours de M. Charles Lenormant, dont la voix fut couverte par le tapage. M. Charles Lenormant était depuis douze ans, à la Sorbonne, le suppléant le M. Guizot à la chaire d'Histoire, choisi par M. Guizot lui-même. Directeur du Correspondant et catholique sincère, il n'appartenait pas cependant à la nuance dite ultramontaine et n'avait pour les Jésuites qu'une sympathie modérée. On peut dire que les idées que les Jésuites représentaient aux yeux du public n'étaient pas les siennes.

CHÀPITHE II 67

Néanmoins la droiture de son caractère, comme sa loyauté d'historien, avaient triomphé de ses préventions. Dès 1842, il avait, devant quatre à cinq cents auditeurs, consacré deux leçons à la Compagnie de Jésus; il avait parlé d'elle en homme qui la connaissait mal, mais en s'efl'orçant de lui rendre justice, et sans lui jeter d'outrage; ce qui était alors une grande nouveauté. Plus récemment, au fort de la tempête soulevée contre elle, il avait abordé dans le Correspondant la question des Associations religieuses, et à ces Jésuites dont le nom était devenu une injure, il n'avait pas craint de rendre un magnifique témoignage, auquel certaines réserves ajoutaient encore plus de poids. Ce maître d'Histoire en Sorbonne avait osé écrire des phrases comme celle-ci : « Rien ne saurait abolir la dette de reconnaissance que la France a contractée envers les disciples de saint Ignace. Tant qu'il restera dans notre pays un esprit impartial, il reconnaîtra, il proclamera la transformation que les Jésuites opérèrent au commencement du dix-septième siècle dans les mœurs et les habitudes des classes élevées de la nation. C'est à l'éducation des Jésuites que ce grand siècle a été redevable, surtout et avant tout, de sa modération et de sa dignité. Le pauvre leur a dû tout autant que le noble et le riche; le peuple, à moins d'un oubli coupable ne peut refuser d'associer le nom de saint François Régis à celui de saint Vincent de Paul1. »

M. Lenormant était donc désigné pour servir de victime expiatoire aux vengeurs de M. Quinet. A son entrée dans la salle il fut salué par les cris de A bas les Jésuites ! et même de A bas le Jésuite ! Les cris redoublèrent chaque fois qu'il essaya de prendre la parole, si bien qu'il dut se retirer. Ne voulant pas faire appel à la police, il demanda seulement au doyen, qui était alors M. Leclerc, d'assister à sa prochaine leçon. M. Leclerc s'y refusa, alléguant que les doctrines du professeur n'avaient pas son

i. Le Correspondant. Mai 1 844 . Tome VI, p. 208.

approbation. C'était une manière de lui imposer la démission. M. Lenormant s'empressa de la donner. (14 Janvier 1845.)

Après la rue et la Sorbonne la question des Jésuites allait agiter l'enceinte parlementaire. C'était l'usage au début de la session, à l'occasion du Message royal et de la réponse à y faire, d'aborder dans Tune et l'autre assemblée les griefs que l'on pouvait avoir contre la politique intérieure ou extérieure du Gouvernement. A la Chambre des Pairs, un vieillard, le vicomte Villiers du Terrage avait fait entendre des paroles assez dures aux ministres qui croyaient devoir sacrifier quelques religieux irréprochables, sous prétexte qu'il fallait « céder à l'état de l'opinion publique et à des préventions devenues générales ». Et il rappelait « les proscriptions et les crimes inouïs commis, au nom de l'opinion publique », pendant l'orgie révolutionnaire dont il avait été témoin et victime. Au reste sa protestation demeura sans écho. Personne ne se leva pour attaquer les Jésuites, et M. Guizot ne daigna ni se justifier d'avoir négocié leur destruction ni se glorifier d'y avoir réussi. M. Cousin combattit avec beaucoup de hauteur et d'amertume la réforme du Conseil de l'Université qui le dépossédait de son fief; cependant il n'y mêla pas de récriminations contre l'Ordre de Loyola. Il en alla tout autrement à la Chambre des Députés. Cette affaire, qui n'intéressait en définitive que le régime intérieur de l'Université, n'y prit pas moins de trois séances, celles des 28, 29 et 30 janvier. La réforme ne faisait droit à aucune des revendications des catholiques ; le Monopole n'en recevait pas la moindre atteinte ; néanmoins dès l'abord elle fut attaquée comme une manœuvre destinée à livrer l'enseignement à l'Église, et, qui pis est, aux Jésuites. Le signal de l'assaut fut donné par un membre de la majorité ministérielle, dont le nom sonne de façon

Page 1