CHAPITRE II
pour ne pas donner prétexte aux pires désordres et prévenir l'effusion du sang, ils se croyaient obligés de s'éloigner momentanément. De fait, dans les derniers jours de mars 1848, le Père Roothaan quittait le Gesà et prenait le chemin de la France, accompagné seulement par le Père de Villefort l et un Frère coadjuteur. Ils prirent la mer à Civita-Vecchia, et au commencement d'avril ils débarquaient à Marseille. L'arrivée, aussi bien que le départ, avait été tenue secrète. Le Général de la Compagnie de Jésus allait passer deux ans en France, en Hollande, en Belgique, en Angleterre et en Irlande, sans que sa présence fût connue du public. Nous ne voyons pas en effet qu'elle soit signalée dans aucun journal du temps. Pour un personnage, objet de tant de légendes et de tant de curiosité, le fait ne laisse pas que de surprendre. Assurément les Jésuites usaient de discrétion; les Lettres annuelles elles-mêmes ne renferment pas la moindre allusion à la visite du Père Général; il n'est que trop aisé de comprendre les motifs de ce silence. Le Père Roothaan s'appelait M. Lefrançois. A la faveur de ce pseudonyme, il pouvait aller et venir et recevoir sa correspondance sans éveiller de soupçons. Maispourtant à l'occasion il se laissait aborder; des évêques, des amis de la Compagnie recevaient sa visite et la lui rendaient. Malgré tout, le secret fut gardé; le Général des Jésuites semble bien avoir été ignoré des limiers de la police comme des reporters de la presse, qui, on peut le croire, n'auraient pas respecté son incognito.
A Marseille, le Père Roothaan resta d'abord un mois dans une maison hospitalière, sans sortir ni voir personne ; il habita ensuite la résidence. Au milieu de mai, nous le trouvons à Vais. Le scolasticat, déjà nombreux, allait devenir le rendez-vous des étudiants expulsés de diverses Provinces. Le Père Roothaan y donna des conférences sur des textes scripturaires qui rendent comme
i. Le P. Rozaven rejoignit le P. Général quelques mois plus tard.
un son de paradoxe évangélique : Delectare in Domino; Gaudete in Do:nfnoK Délectez-vous, réjouissez-vous dans le Seigneur. Tel était bien en effet, en dépit des tristesses et des angoisses de l'heure présente, le sentiment commun dans celte réunion de famille. Quelques semaines plus tard, écrivant au précédentRecteur de Vais, parti pour l'Amérique, le Père Général disait au sujet de cette visite : « J'y ai été embaumé. Quelles consolations de part et d'autre!...- » Il devait y revenir dans les premiers jours d'octobre et y donner les Exercices de la retraite annuelle à la communauté tout entière. Jusqu'à la fin de Tannée, on peut le suivre de maison en maison jusqu'aux extrémités du pays. De retour à Marseille au milieu de décembre, il y séjournait six mois et, en juin 1849, il reprenait son bâton de pèlerin et se dirigeait par la Franche-Comté et l'Alsace vers les Pays-Bas et le Royaume- Uni. Enfin, rentré à Marseille le 1er décembre, il s'embarquait dans les premiers jours de janvier; le 13, il était à Naples où il fut reçu par le Pape. Pie IX, lui aussi, avait dû fuir devant la Révolution triomphante; il ne retourna à Rome qu'après dix-huit mois d'exil. Quant au Père Roothaan il écrivait du Gesà, le 30 avril 1850 : « Je suis heureusement arrivé ici le 27, après vingt-cinq mois d'absence. » Il avait mis à profit son séjour en France pour y visiter une à une toutes les résidences de son Ordre3. Aucun de ses prédécesseurs n'avait fait encore semblable tournée. Seul après lui, le Père Louis Martin, au lendemain de son élection, à Loyola, passa en se rendant à Rome, par un certain nombre de maisons françaises ou étrangères. Le voyage du Père Roothaan reste donc un épisode unique dans l'histoire des Généraux de la Compagnie de Jésus.
i . Psalm. xxxvi, 4 ; Philipp. iv, 4-
a. Au P. Maisounabe, 17 juin j 848.
ô. Une seule parait avoir été exceptée, celle de Quimper; du moins on ne trouve pas de lettre datée de cette ville. L'omission serait due sans doute à la difficulté des communications.