‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 10 sur 382 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

le Père Rozaven, était préoccupé du trouble qui en résultait pour le présent et des dangers qu'il prévoyait dans l'avenir. Au témoignage d'un grand évéque peu suspect de tendresse pour les Jésuites, le Père Rozaven n'était pas seulement « un homme excellent, la bonté même et un très saint prêtre ; c'était aussi un puissant esprit », et mieux encore, « j'oserai dire que depuis Bossuet, l'Église de France n'a pas possédé un théologien plus consommé ' ». Formé à la dialectique rigoureuse de l'Ecole, il avait dès l'abord reconnu le point faible du système philosophique deV Essai, il en avait mesuré les conséquences, et sans tarder davantage s'était fait un devoir de le combattre. De fait, la Philosophie de la raison générale ne rencontra pas d'adversaire plus persévérant, ni de plus redoutable. Toutefois, pendant des années, le Père Rozaven évita de se mettre ouvertement en opposition avec Lamennais, se bornant à prémunir sa famille religieuse contre la fascination d'une nouveauté pleine de périls. Dans ce but, avec une patience inlassable, il écrivait aux uns et aux autres des lettres qui prenaient la forme et l'étendue de véritables dissertations. Dans une de ces lettres au Père Gury, il expose ainsi le motif qui lui a fait adopter une méthode aussi laborieuse : « Je m'étais d'abord proposé de faire imprimer quelque chose, et déjàj'en avais obtenu la permission de notre Père Général; mais ensuite j'ai jugé à propos de m'abstenir, par la crainte d'occasionner du scandale, et de prêter à rire aux ennemis de la religion, en leur donnant le spectacle de ses défenseurs aux prises les uns avec les autres. Mais si je m'abstiens de rien donner au public, j'ai du moins à cœur de prémunir mes confrères contre des idées que, dans mon âme et conscience, je crois devoir être funestes à la religion. C'est pour cette raison que j'ai beaucoup

I. De la réunion de l'Eglise russe ai-ec V Eglise catholique, par le P. Rozaven, S. J. Réédition parle Prince Galitzine, précédée d'une lettre de Mgr Dupanloup, évéque d'Orléans. C'est dans celte lettre que se trouve le passage qu'on vient de lire.

écrit à différentes reprises... Je neveux pas que, par ma faute ou par mon silence, quelques-uns soient entraînés à embrasser inconsidérément un système dont on apercevra enfin, et Dieu veuille que ce ne soit pas trop tard, les fatales conséquences. » (28 Octobre 1822.)

Le Père Rozaven aurait voulu que dans l'enseignement des petits séminaires on fit silence, et surtout qu'on s'abstînt de toute controverse publique sur la doctrine mennaisienne : « Permettre à qui voudra, disait-il, d'atd'attaquer et à qui voudra de défendre un système que l'on dit fondamental, ce serait introduire dans la Compagnie la diversité de doctrine, contre nos Constitutions et contre la volonté si souvent manifestée de notre saint fondateur. Permettre seulement de défendre et ne pas permettre d'attaquer, ce serait annoncer au public que là Compagnie de Jésus adopte cette doctrine ; ce qui assurément n'est pas, et, je l'espère, ne sera jamais. »

Apparemment ces sages instructions ne furent pas communiquées à tous ceux qu'elles concernaient. Il arriva en effet que le professeur de Philosophie du petit séminaire de Forcalquier fit mettre en thèses imprimées et défendre en séance solennelle par les élèves le système de la raison générale. A cette nouvelle l'Assistant de France écrit au Père Gury : « Cela m'afflige plus que je ne saurais vous dire. Si le Père Provincial y a donné son consentement, il a fait, à mon avis, une imprudence ; si cela s'est fait sans sa permission expresse, c'est un désordre. » (22 Octobre 1822.) Le professeur ne pouvait eu effet imprimer les « conclusions » sans y être autorisé par le Provincial.

Le bien de la paix réclamait une intervention de l'autorité tout à la fois plus précise et plus énergique ; elle fut préparée, à la manière romaine, sans hâte et avec mûre réflexion. « Je travaille, écrivait le Père Rozaven, à réduire cette controverse à quelques points précis que l'on puisse discuter sans s'écarter à droite ou à gauche. » Ces quelques « points précis », résumé de la doctrine

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