CHAPITRE TV
passions assoupies. Une personne pieuse et charitable était morte laissant une très grosse fortune. Elle attribuait par dispositions testamentaires à diverses bonnes œuvres une somme totale de 80.000 francs, sur laquelle 10.000 francs étaient destinés à l'achat de l'ancien cimetière de Saint-Michel, au profitde la résidence des Jésuites. Cette libéralité fournit à leurs ennemis l'occasion de rééditer contre eux les accusations ordinaires en pareil cas. Il fut impossible d'apporter la moindre preuve des indélicatesses qu'on leur reprochait ; mais il semble que certaines calomnies trouvent d'autant plus créance qu'elles sont plus dénuées de fondement. Les Jésuites ne virent qu'un moyen de couper court au déchaînement de l'opinion publique, ce fut de déclarer qu'ils refusaient le legs fait en leur faveur. Cet orage, coïncidant avec la reprise de leurs expéditions apostoliques, leur parut plutôt de bon augure.
A Vannes, c'est à peine si la résidence avait ressenti le contre-coup des événements de Juillet. Après la fermeture de Sainte-Anne-d'Auray, révêque,Mgrdela Motte- Vauvert, avait fait les plus vives instances pour avoir les Jésuites en qualité de missionnaires dans sa ville épiscopale; les autorités civiles avaient donné leur assentiment; un grand vicaire avait acheté une maison convenable, voisine de l'ancienne chapelle des Ursulines ; maison et chapelle étaient mises complètement à la disposition de la Compagnie. Elle avait jadis tant travaillé et avec un tel succès pour le bien des âmes dans la ville et le diocèse de Vannes, le souvenir des Missions de campagne et des retraites fermées était resté si vivant au cœur des populations que maintenant elles saluaient comme une bénédiction du ciel le retour des Jésuites. Par exception à la loi commune, les débuts de la résidence de Vannes furent donc paisibles et exempts de contradictions.
Mgr de la Motte se montrait de plus en plus bienveillant pour les missionnaires ; lors de sa visite en 1832, le Père Druilhet constatait qu'il était avec eux, non
« comme un supérieur mais comme un père avec ses Tils ». De fait il donnait à la famille de saint Ignace un témoignage d'estime et d'affection qu'elle n'était pas accoutumée à rencontrer chez beaucoup de chefs de diocèses. Qu'un de ses prêtres ou de ses clercs lui demandât son autorisation pour entrer dans la Compagnie, il l'accordait toujours avec empressement, même s'il s'agissait de sujets d'élite. Il écrivait à ce propos au Supérieur de la résidence, le Père Varlet : « S'ils étaient tels qu'il ne m'en coûtât rien de les céder, je ne vous les proposerais même pas. Je sais ce qu'ils doivent être. » (26 Juillet 1833.) A la vérité le diocèse de \'annes était moins que d'autres exposé à manquer de prêtres pour le service des paroisses. Néanmoins la Province de France devait une gratitude particulière au prélat qui s'inspirait d'une telle largeur d'esprit. Elle trouvait en effet un sérieux obstacle à son recrutement dans les difficultés et parfois les refus systématiques opposés parles évéques au départ de ceux qui servaient ou pouvaient servir leurs diocèses dans les rangs du clergé séculier. Pour ne citer qu'un exemple, à Lyon, Mgr de Pins, qui par ailleurs ne marchandait pas les preuves de sa sympathie pour les Jésuites, était presque intraitable quand un de ceux qui avaient besoin de sa permission venait la lui demander pour entrer dans la Compagnie.
La situation des Jésuites à Vannes n'en était pas moins particulièrement délicate. Sous la Restauration, un des griefs exploités contre l'ordre de saint Ignace était que son existence constituait un danger pour la dynastie ; certaines gens voyaient le poignard de Ravaillac suspendu sur la tête des Bourbons. Sousla monarchie de Juillet au contraire, les Jésuites furent tenus pour des partisans irréductibles de la branche ainée. Il est aisé de comprendre de quelles suspicions ils devaient être l'objet dans un pays où le nouveau régime était peu en faveur, surtout lorsque la fermentation légitimiste eut été surexcitée par la folle équipée de la duchesse de Berry. Les Pères de la