CHAPITRE IV
Conseil que son vicaire général, Supérieur des couvents de sa ville épiscopale, ose recourir à vous pour vous supplier de permettre que le Père Jean dirige encore quelques années la récente communauté des Ursulines établie en cette ville. Les raisons qu'il croit devoir vous y déterminer sont :
« 1° L'extrême besoin qu'a de lui cette naissante communauté qu'il a formée et qui est devenue nombreuse sous sa direction.
« 2" Le pensionnat est devenu nombreux aussi, et il importe singulièrement qu'il soit affermi dans l'excellent esprit qui l'anime.
« 3" 11 serait impossible à Mgr l'évêque de trouver un prêtre séculier (il ne pourrait en avoir d'autre) qui pût remplacer maintenant ce respectable religieux, réunir comme lui la confiance, et continuer le bien qu'il fait dans cette maison.
« 4° Déjà Mgr l'évêque avait obtenu de votre bienveillance que ce digne prêtre lui serait accordé pour mener à heureuse fin un établissement si précieux, et il ne doute pas que vous ne daigniez acquiescer à sa demande. Vous tranquilliserez ainsi Sa Grandeur contre l'intention qu'on pourrait avoir de le lui retirer. M. Savornin, mon collègue, et moi avons écrit, il y a environ un mois, à Lyon, au R. P. Provincial, pour lui demander la faveur que nous sollicitons auprès de vous, et nous n'en avons pas encore obtenu de réponse.
« 5" Mgr l'évêque a fait bâtir à ses frais ce couvent de religieuses ; et il leur fait construire cette année une église qui élèvera sa dépense à une centaine de mille francs. Le Père Jean a dirigé ces travaux avec autant d'intelligence que de désintéressement. Jugez combien il lui est nécessaire, et combien, sous tous les rapports, il coopère au succès de ce qui se fait ici pour la gloire de Dieu.
« J'oso donc enfin espérer. Très Révérend Père, que, au nom de notre saint Prélat, vous daignerez me faire
bientôt une réj)onse favorable. C'est dans cette confiance que j'ai l'iionneurdeme direavec une haute et respectueuse considération,
« Très Révérend Père, « Votre très humble et très obéissant serviteur,
« Maurel,V'^'' Général de Digne. »
Le Père Générairéponditen s'excusant de ne pas pouvoir intervenir dans l'administration du Provincial de France en un point où celui-ci ne faisait qu'appliquer la règle, et où il l'avait fait avec beaucoup de ménagements. C'est alors que le Père Renault, assumant toute la responsabilité d'une décision mûrement réfléchie, écrivit les lettres suivantes où se révèle le religieux profondément humble, mais inflexible dans le devoir.
« Monseigneur,
« Dans ma lettre du l"'^ février de cette année (1836), j'ai exposé à Votre Grandeur les raisons de conscience qui demandaient que le Père Jean rentrât enfin dans une maison de la Compagnie, à Aix, par exemple, pour y remplir les vœux qu'il a faits, en remplissant les règles (jui en déterminent la pratique, sous la direction d'un Père de la Compagnie. Oserai-je prier Votre Grandeur de se faire remettre sous les yeux cette lettre, que je lui ai écrite de Lyon ? Votre Grandeur sentit tout le poids de mes raisons, et elle jugea en ell'et qu'un religieux, quoique bonprétre d'ailleurs, ne pouvait plus longtemps vivre hors de ces maisons qui sont pour lui son élément. Elle m'écrivit que le Père Jean lui semblait encore nécessaire à Digne jusqu'à la fin du mois d'août, pour l'achèvement d'une construction qui se faisait à la communauté des religieuses Ursulines ; mais que, cette construction faite, le Père Jean était à ma disposition. Je remerciai Votre Grandeur, et je comptais sur sa promesse. Aussi ma
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surprise a été grande, à la lecture de la lettrequeMM. les Vicaires généraux du diocèse m'ont fait l'honneur de in'écrire, le 10 juillet, pour me représenter, au nom de \'otre Grandeur, que je l'obligerais beaucoup si je permettais au Père Jean de diriger encore, au moins deux ou trois ans, le couvent des religieuses Ursulines. Assurément, Monseigneur, je ferais tout pour Votre Grandeur et je l'ai montré. Elle m'a demandé, en 1833, de lui laisser encore le Père Jean ; je l'ai laissé. Je voudrais faire l'impossible, mais je ne puis aller contre ma conscience, en prolongeant plus longtemps un état contre nature. Il faut bien que le Père soit ce qu'il doit être. Ce n'est pas un refus de ma part, Monseigneur; un refus suppose la possibilité d'accorder. Non, ce n'est pas moi qui refuse ; c'est moi le suppliant, et c'est à moi seul qu'il appartient de l'être. Je me jette aux pieds de Votre Grandeur, et la supplie, au nom de cette Compagnie qu'elle aime encore, je crois; je La supplie de rendre le Père Jean à la pratique de ses règles, à la vie religieuse. Placé à Aix, il pourra, de là, se rendre à Digne toutes les fois que le demandera Votre Grandeur. »
En même temps que le Père Renault adressait cette lettre à l'évêque, il répondit en ces termes à MM. les Vicaires généraux:
« Après la promesse que m'avait faite Monseigneur, en réponse à ma lettre du 1®"^ février, j'ai été, je ne puis vous le dissimuler, étrangement surpris et péniblement affecté, à la lecture de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 10 juillet. 11 m'est impossible d'accorder ee que vous demandez ; ma conscience me le défend. Monseigneur vous communiquera, sans doute, la lettre que je lui écris. !Me trompé-je, Messieurs, et serait-ce mal vous connaître, j'ose espérer que vous l'appuierez. Vous ne verrez pas seulement les religieuses de Digne; vous verrez aussi la Compagnie. On m'a dit que vous ne nous étiez pas contraires. Permettez-moi de le dire : cette circonstance va le faire voir. Je conserverai toujours le
souvenir du service que vous nous rendrez, et j'aimerai à vous en témoigner, par des services réels, toute ma reconnaissance. »
A ces deux lettres, le Père Renault enjoignit une troisième pour les religieuses elles-mêmes :
« J'ai reçu, écrivait-il, la supplique que vous m'avez adressée, le 12 juillet, à l'efFet d'obtenir que le Père Jean demeure à votre maison, continuant de faire indéfiniment ce qu'il a fait jusqu'à présent. Il me serait assurément très agréable de faire ce que vous me demandez avec tant d'insistance. Mais d'abord le Père Jean appartient à un Ordre auquel le soin des religieuses est absolument interdit, si ce n'est en passant, aux Quatre-Temps, par exemple ; ensuite, le Père Jean, étant toujours près de vous, n'est jamais dans nos maisons, et par conséquent la pratique de ses règles, des règles mêmes qui déterminent la pratique des vœux, lui est impossible. Les gens du monde peuvent ignorer qu'il est nécessaire à un religieux d'être habituellement dans une maison de son Ordre, sous peine de voir s'affaiblir et se perdre l'esprit de sa vocation ; mais des religieuses peuvent-elles l'ignorer ? Et si elles le savent, comment donc osent-elles demander que je fasse durer cet état, qui est un état contraire à la vie religieuse, et croire que les bénédictions de Dieu pour elles y sont attachées, en sorte que si le Père Jean s'en va, c'en est fait de leur pensionnat, de leur maison, de tout? Je ne pense pas ainsi, mes très honorées Sœurs. Je pense au contraire que Dieu ne bénira les ministères que nous exerçons qu'autant que nous nous tiendrons dans l'esprit de notre vocation et que nous observerons nos règles, en demeurant sous l'obéissance et la direction d'un Supérieur de la Compagnie.
« Voulez-vous me permettre, mes chères Sœurs, de vous donner un conseil ? Je vous le donnerai avec tout l'intérêt que vous m'inspirez en ce moment même, où il m'en coûte, plus que vous ne pensez, de ne pouvoir me rendre à vos désirs? Demandez à Monseigneur, vous-mêmes