‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 107 sur 382 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

conclure une affaire intéressante pour la Province qu'il gouvernait.

En acceptant de desservir le pèlerinage de Lalouvesc on avait cru tout d'abord qu'il n'y avait guère d'utililé à rester pendant la mauvaise saison sur cette montagne oîi le froid serait très rigoureux et les besoins du ministère très réduits. Les missionnaires, qui d'ailleurs n'étaient point chez eux à Lalouvesc, comptaient donc descendre pour l'hiver à Annonay, d'où ils auraient toute facilité pour se rendre partout où ils seraient appelés. Déjà on préparait un logement pour les recevoir quand le Père Provincial y fit sa première visite. Rigide observateur de l'Institut, le Père Renault jugea que cette double résidence d'été et d'hiver s'accordait mal avec les exigences de la discipline et les règles de la pauvreté religieuse. Il décida que ceux des missionnaires qui ne pourraient supporter les rigueurs du climat de Lalouvesc seraient envoyés ailleurs; en attendant, la maison d'Annonay devait être vendue : elle le fut en effet quelques mois plus tard.

Sur ces entrefaites venait d'être restauré un antique pèlerinage de la Sainte Vierge, en grande vénération dans toute cette partie du Velay. Les eaux qui descendent de Lalouvesc sur le versant oriental forment en se réunissant au pied de la montagne une jolie rivière qui se glisse à travers une gorge sinueuse, pour aller s'épanouir dans la vallée du Rhône. Un de ces méandres entoure presque complètement à sa base un rocher haut de quatre-vingts mètres qui porte les restes d'un chàteau-fort avec une chapelle et une tour sur laquelle se dresse aujourd'hui une madone monumentale. C'est le sanctuaire de Notre-Dame d'Ay, célèbre par sa Vierge noire rapportée d'Orient et mentionnné dès le douzième siècle dans des chartes impériales. Il était presque tombé en ruines quand une pieuse châtelaine du voisinage entre[)rit de le reconstruire, en exécution d'une promesse faite par son mari pendant la tourmente révolutionnaire. Pour compléter son suivante, le Père Renault eut encore la satisfaction de

œuvre, Mme de Larochelle faisait donation à la Compagnie de Jésus de la chapelle et des bâtiments d'alentour, à la condition d'y assurer le service divin. Le 1*' juillet 1836, au château du Plantier, le Père ilenault signait la convention au nom des Jésuites de la Province de France, en présence de Mgr Bonnel, évêque de Viviers, de la donatrice et de plusieurs membres de sa famille. Charmante et pieuse solitude dans un site idéal, sous un climat très doux, en vue du glorieux tombeau de saint François Régis, la maison de Notre-Dame-d'Ay, tantôt autonome, tantôt réunie à la résidence de Lalouvesc, entre désormais dans l'histoire de la Compagnie de Jésus en France au dix-neuvième siècle.

Cette année 1836 est de celles que nous pouvons appeler privilégiées; nous verrons tout à l'heure qu'elle marque une date de première importance dans l'Histoire que nous écrivons. A l'horizon règne une sérénité relative ; les maisons ont été reconstituées; la plupart de ceux que la tempête avait jetés hors des frontières ont été rapatriés; les membres de la Province naguère épars se sont rejoints et elle recommence à faire figure de corps organisé. Ce n'est pas que les sujets d'inquiétude aient manqué pendant ce travail de réorganisation; il fallait à ceux qui l'avaient entrepris une certaine dose de hardiesse renforcée de conliance en Dieu. Sans doute ils ne rencontraient pas une hostilité ouverte de la part du Gouvernement; il avait assez à faire de défendre le régime contre les partis révolutionnaires qui l'attaquaient au grand jour ou conspiraient dans l'ombre. Mais les Jésuites n'en restaient pas moins aux yeux du pouvoir une association illégale et dangereuse; à ses yeux c'était atteindre l'extrême limite de la bienveillance que de la tolérer. On peut juger des idées qui avaient cours sur les Jésuites dans les régions

CHAPITHE IV 203

ministérielles et parlementaires par l'incident de Chambre que voici. C'était dans la séance du samedi 25 janvier 1834; MM. Garnier-Pagès et Odilon Barrot ont interpellé le gouvernement pour avoir expulsé des étrangers sans motif légal. Le ministre de l'Intérieur, M. d'Argout répond :

«M. Garnier-Pagès s'est plaint de la manière don ton s'était conduit à l'égard d'un sieur Wolfrun que j'ai fait sortir de Paris... Eh bien! Messieurs, savez-vous ce que c'était que ce Wolfrun ? Un agent des Jésuites de l'Allemagne... Oui, Messieurs, et en voici la preuve écrite. La pièce porte en tête le monogramme de Jésus, puis elle porte ce qui suit :

Le membre" affilié Wolfrun, à EUevanger, devra comparaître le 1 1 novembre dans le premier confessionnal près de l'autel de la Conception de Marie dans l'église Saint-Pierre à Munich. Le moment de la comparution est fixé à 6 heures du matin. Le mot d'ordre est Ignace de Loyola et Capet. Après avoir reçu son passeport ei de l'argent pour voyager, Wolfrun se rendra, sous le nom de Gianbattista Castelmonle, par Innsbriick, Bolseno, Vérone, Milan, Turin, dans cette ville et s'y logera dans la première auberge près de la porte de Turin, à gauche.

Grenoble, i" Octobre i83o, P. Anselrao Cassera, S. J.

« Eh bien ! Messieurs, voilà l'honnête industrie que nous nous sommes permis de troubler.

« M. le président (Dupin). Vous avez demandé à connaître des faits : en voilà '. »

Nous devons à la vérité de reconnaître que le compterendu du Moniteur signale à deux reprises une Hilarité prolongée. Mais que le ministre de la Justice ait pu apporter ce conte fantastique comme un argument sérieux à la tribune d'une assemblée de législateurs, c'était un fait

1. Le Moniteur à\x Dimanche, 26 janvier i834, p. 161, col. i. « Wolfrun écrit dans le Courrier belge: C'est un conte bleu. Il est protestant; il veut poursuivre le ministre en diffamation. » {^UAnii de la Religion. Tome LXXIX, p. 22.)

œuvre, Mme de Larochelle faisait donation à la Compagnie de Jésus de la chapelle et des bâtiments d'alentour, à la condition d'y assurer le service divin. Le l**" juillet 1836, au château du Plantier, le Père llenault signait la convention au nom des Jésuites de la Province de France, en présence de Mgr Bonnel, évéque de Viviers, de la donatrice et de plusieurs membres de sa famille. Charmante et pieuse solitude dans un site idéal, sous un climat très doux, en vue du glorieux tombeau de saint François Régis, la maison de Notre-Dame-d'Ay, tantôt autonome, tantôt réunie à la résidence de Lalouvesc, entre désormais dans l'histoire de la Compagnie de Jésus en France au dix-neuvième siècle.

Cette année 1836 est de celles que nous pouvons appeler privilégiées; nous verrons tout à l'heure qu'elle marque une date de première importance dans l'Histoire que nous écrivons. A l'horizon règne une sérénité relative ; les maisons ont été reconstituées; la plupart de ceux que la tempête avait jetés hors des frontières ont été rapatriés; les membres de la Province naguère épars se sont rejoints et elle recommence à faire figure de corps organisé. Ce n'est pas que les sujets d'inquiétude aient manqué pendant ce travail de réorganisation ; il fallait à ceux qui l'avaient entrepris une certaine dose de hardiesse renforcée de confiance en Dieu. Sans doute ils ne rencontraient pas une hostilité ouverte de la part du Gouvernement; il avait assez à faire de défendre le régime contre les partis révolutionnaires qui l'attaquaient au grand jour ou conspiraient dans l'ombre. Mais les Jésuites n'en restaient j)as moins aux yeux du pouvoir une association illégale et dangereuse; à ses yeux c'était atteindre l'extrême limite de la bienveillance que de la tolérer. On peut juger des idées qui avaient cours sur les Jésuites dans les régions

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ministérielles et parlementaires par l'incident de Chambre que voici. C'était dans la séance du samedi 25 janvier 1834; MM. Garnier-Pag(''S et Odilon Barrot ont interpellé le gouvernement pour avoir expulsé des étrangers sans motif légal. Le ministre de l'Intérieur, M. d'Argout répond :

«M.Garnier-Pagès s'est plaintde la manière dont on s'était conduit à l'égard d'un sieur Wolfrun que j'ai fait sortir de Paris... Eh bien! Messieurs, savez-vous ce que c'était que ce Wolfrun ? Un agent des Jésuites de l'Allemagne... Oui, Messieurs, et en voici la preuve écrite. La pièce porte en tète le monogramme de Jésus, puis elle porte ce qui suit :

Le membre" affilié Wolfrun, à Ellevanger, devra comparaître le 1 1 novembre dans le premier confessionnal près de l'autel de la Conception de Marie dans l'église Saint-Pierre à Munich. Le moment de la comparution est fixé à 6 heures du matin. Le mot d'ordre est Ignace de Loyola et Capet. Après avoir reçu son passeport ei de l'argent pour voyager, Wolfrun se rendra, sous le nom de Gianbaltista Castelmonte, par Innsbriick, Bolseno, Vérone, Milan, Turin, dans cette ville et s'y logera dans la première auberge près de la porte de Turin, à gauche.

Grenoble, i" Octobre i83o, P. Anselmo Cassera, S. J.

« Eh bien ! Messieurs, voilà l'honnête industrie que nous nous sommes permis de troubler.

« M. le président (Dupin). Vous avez demandé à connaître des faits : en voilà '. »

Nous devons à la vérité de reconnaître que le compterendu du Moniteur signale à deux reprises une Hilarité prolongée. Mais que le ministre de la Justice ait pu apporter ce conte fantastique comme un argument sérieux à la tribune d'une assemblée de législateurs, c'était un fait

I. Le Moniteur du Dimanche, 26 janvier i834, p. 161, col. i. « Wolfrun écrit dans le Courrier belge: C'est un conte bleu. Il est protestant; il veut poursuivre le ministre en diffamation. » {L'Ami de la Religion, Tome LXXIX, p. 23.)

Cependant le Père Renault se rendait parfaitement compte que la situation de la Compagnie en France était bien mal assurée. Sauf la résidence de Dôle, on avait laissé ses maisons se reconstituer sans y mettre obstacle ; mais leur existence ne jouissait d'aucune garantie inviolable; elle était en définitive à la merci du pouvoir, et les dispositions des gouvernants à leur égard étaient pour le moins douteuses. Le Père Renault résolut de s'en éclaircir, et il jugea que le plus sûr était d'aller franchement interroger le ministre de l'Intérieur. Ce ministre n'était autre que ce même M. Thiers, que ses déclarations de l'année précédente ne désignaient pas comme un ami des Jésuites. Le Père Renault lui fit demander une audience qui fut accordée immédiatement. C'était à l'époque des vacances, au mois d'août 1835. On a par la suite épilogue sur le fait de cette entrevue entre le ministre et le Provincial des Jésuites. En 1862, M, Thiers fut interviewé à ce sujet, et ses souvenirs parfaitement nets confirmèrent ce que l'on savait déjà parle récit que le Père Renault avait fait dans une lettre dû 20 août, au R. P. Roothaan, Le voici textuellement :

« De retour à Paris (j'y étais lors de l'attentat du28juillet)', j'ai cru, avant de revenir dans le Midi, qu'ilétait bon de voir le ministre de l'Intérieur, M. Thiers. J'ai demandé une audience; elle m'a été accordée. Je lui ai dit qui j'étais; j'ai exposé nos principes... Ces principes, ma franchise et monair de liberté lui ont plu. 11 m'a dit ce que m'a dit si souvent Votre Paternité, que nous devions nous tenir en dehors des partis, qu'en agissant ainsi nous pouvions compter sur la protection du Gouvernement, qui veut la

I. Attentai de Fieschi, dirigé contre le roi Louis-Philippe et ses trois fils aînés, au coursd'une revue de la garde' nationale sur les boulevards. « Les balles ont balayé le sol tout autour du Roi. Quarante et une victimes, généraux, oiriciers, gardes nationaux, bourgeois, giseiU sur le pavé sanglant; dix-huit sont mortellement frappées; parmi elles le maréchal Mortier et une jeune fille inconnue. Par miracle Louis-Philippe n'a pas été atteint. » (Histoire de la Monarchie de Juillet, T. II, p. 3ia.)

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