CHAPITRE IV
Il ne faut pas trop s'étonner si certaine presse reprochait au Gouvernement de revenir aux errements de la Restauration. A en croire ces publicistes pour qui la politique se résume dans la guerre à la religion, la monarchie de Juillet reniait ses origines ; comme sa devancière elle est inféodée aux Jésuites ; l'esprit de Montrouge vainqueur de la Révolution dominait dans ses conseils. Mais le Journal des Débats^ devenu officieux, s'efforçait de purger le ministère d'une accusation toujours redoutable, encore que mal fondée. « Quand il n'y aurait plus de Jésuites dans le monde, disait-il, l'opposition en ferait pour avoir le plaisir de crier que le Gouvernement favorise les Jésuites. » (10 Octobre 1835.) Certes, ce langage n'exprime pas précisément un retour de sympathie pour l'Ordre de Loyola; mais du moins il donne clairement à entendre qu'il y a mieux à faire que de poursuivre une guerre d'extermination contre des fantômes. On n'en est plus au temps où les dénonciations de AI. de Montlosier donnaient le frisson au pays.
Nous rapporterons encore ici quelques faits qui appartiennent à cette période d'accalmie, faits d'importance minime pour l'Histoire, mais que la Compagnie de Jésus ne saurait abandonner à l'oubli.
A défaut des sympathies de la presse libérale et de la faveur plus que douteuse des pouvoirs publics, elle recevait des témoignages non équivoques de bienveillance et d'estime de la part du clergé. Le doyen des évéques de France, le dernier survivant à cette époque de l'épiscopat d'avant la Révolution, Mgr François de Bovet, avait pris sa retraite au chapitre de Saint-Denis, après avoir donné sa démission de l'archevêché de Toulouse. Quelques années avant sa mort il manifesta l'intention de faire les Jésuites héritiers de sa bibliothèque, qui comprenait, disent les Annales^ plusieurs milliers de livres de choix [exquisiti) et richement reliés. Il demanda un Père pour en rédiger le catalogue. C'est une peine pour
les amateurs de savoir que leurs collections seront dispersées. Tout devait donc revenir à la résidence de Paris. Mais entre temps certaines influences pesèrent sur l'esprit du vieillard, et finalement il modifia ses dispositions. Les Jésuites eurent seulement leur part ; elle fut encore assez belle pour qu'ils entourent de leur gratitude la mémoire du vénérable prélat ^
Un don semblable leur avait été fait quelques années plus tôt par l'abbé Marduel. Dans la Vie d'Ozanam, Mgr Baunard esquisse le portrait de ce prêtre qui fut le directeur spirituel de son héros : « L'abbé Marduel avait été vicaire à Saint-Nizier, à Lyon, puis appelé à Paris auprès de son oncle, curé de Saint-Roch, C'était maintenant un vieillard, modestement retiré dans un appartement de la rue Massillon, près Notre-Dame, où l'avait su découvrir sa nombreuse clientèle de pénitents de toutes classes, évéques, prêtres, pairs de France, grands seigneurs, médecins, puis des étudiants, des ouvriers, des pauvres, reçus avec la même bonté, traités avec la même indulgente patience. On était à l'aise avec lui; il était instruit, judicieux; il était pieux, priant toujours et le faisant sur son chapelet lorsque ses yeux ne lui permirent plus de lire son bréviaire. Devenu très pauvre, dépouillé de tout, n'ayant plus que le morceau de pain que lui avait assuré la fabrique de Saint-Roch, il le partageait avec de plus malheureux que lui, tandis que sa vieille servante allait quêter pour lui les choses les plus nécessaires à la vie. Sa sainteté et son union continuelle à Dieu lui avaient mérité des lumières surnaturelles pour la connaissance et la direction des âmes, dans lesquelles il semblait lire^. »
Nous sommes heureux de transcrire ce bel éloge d'un
I. Le leslaraenl de Mgr de Bovet, par lequel il lègue une partie de sa bibliothèque au P. Baral, porte la date du 20 juillet i835. Il mourut âgé de 94 ans, le 5 avril i838, à Conflans, dans la maison du Sacré-Cœur. Il repose dans l'église des Carmes rue de Vaugirard, à côté des cardinaux de la Luzerne et de Bausset.