‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 121 sur 382 · CHAPITRE Y · texte numérisé non relu

CHAPITRE Y

bienveillance et de faveur. Alors j'ai pu tout dire dans la franchise et l'énergie de la foi. » (15 Avril 1837.)

Le Père de Ravignan s'était donné de toute son âme à l'œuvre qui lui avait été imposée. Le caractère plutôt philosophique des conférences s'accordait assez bien avec sa tournure d'esprit, mais il ne répondait guère à ses attraits de religieux et d'apôtre. Ses répugnances, ou tout au moins ses scrupules à cet égard, ne se dissipèrent jamais complètement. Chargé dans la suite d'un cours d'éloquence sacrée au scolasticat de Vais, il mettait ses jeunes auditeurs en garde contre ce qu'il appelait « la tentation » de la conférence ; à son avis c'était là pour le prédicateur un pis-aller auquel il ne fallait se résigner que dans des cas exceptionnels et quand on ne pouvait faire mieux*. Quelques semaines après sa première station, il ouvrait son cœur au Père Général; le conférencier de Notre-Dame n'est pas loin de voir dans la fonction qu'il remplit une punition de son peu de vertu : «... Une seule chose me peine parfois un peu, c'est ce genre même de ministère auquel je me trouve appliqué. Assurément les circonstances dirigées par la Providence ont amené cette position ; je le vois, mais je me dis : S'il y avait eu plus d'humilité, plus de l'esprit de Jésus-Christ et de ses saints, peut-être un emploi de zèle plus fructueux, moins en vue, aurait été ma part. » (2 Juin 1837.)

D'ailleurs si la faveur de l'auditoire avait été gagnée dès le début au nouveau conférencier, la critique n'avait pas non plus désarmé. Les impatients, qui avaient été scandalisés de ne pas entendre le nom de Jésus-Christ tomber une seule fois des lèvres de Lacordaire, purent adresser le même reproche, pendant les deux premières années, à son successeur. Et à quoi pouvaient aboutir ces dissertations philosophiques qui n'avaient rien de commun avec la prédication de l'Evangile ? Le Père Roothaan lui-même,

I. Conférences sur l'éloquence de la chaire. Résumé et notes autographiés. Archiv, Paris, n' 3i48.

tout en approuvant les plans qui lui étaient soumis, exprimait le désir qu'on ne s'en tînt pas à la spéculation : « Il faut aussi, écrivait-il, parler au cœur, surtout dans la conclusion, pour rendre encore pratiques des discours qui paraissent ne s'adresser qu'à l'esprit. » A plusieurs reprises des recommandations en ce sens furent faites au conférencier de Notre-Dame par le premier Supérieur de la Compagnie de Jésus. Avec la liberté que laisse l'obéissance religieuse, le Père de Ravignan lui répondait un jour : « Voici en toute sincérité mon histoire : Évêques, grands vicaires, prêtres éclairés, nos Pères, des hommes distingués et chrétiens, interrogés quelquefois de façon à avoir toute liberté de leur pensée, m'ont paru juger que je portais suffisamment à conclure; que presser davantage ce serait forcer, outrepasser le genre et le quod decet. »

Assurément la génération de 1830 était mal préparée à entendre la prédication évangélique ; et surtout, étant donné l'auditoire spécial de Notre-Dame, il fallait de longs travaux d'approche avant de tenter l'assaut avec quelque chance de réussite. La station de 1839 marquait une étape. Après trois ans, le Père de Ravignan se sentait assez maître de la situation pour avancer hors du domaine purement philosophique : « Dieu m'a soutenu, écrivait-il, et je serais bien ingrat si je ne reconnaissais pas dans la carrière parcourue sa grâce et son action toute spéciale. Aidé de cette grâce, j'ai pu parler avec franchise du positif de la foi, j'ai eu le bonheur de parler constamment de Notre-Seigneur et de voir mes paroles constamment écoutées avec assentiment. » Puis il cite les noms de plusieurs personnages de marque, parmi lesquels M. de Chateaubriand, revenus à la pratique religieuse. « J'ai reçu, continue-t-il, bien des lettres consolantes..., entre autres une très bien tournée au nom des élèves de Philosophie du lycée Saint-Louis. Les professeurs et proviseurs de l'Université menaient presque tous leurs élèves de Philosophie aux conférences. Il paraît qu'une bonne influence en

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