CHAPITRE V
Le Père de Ravignan les y faisait entrer plus avant. Aussi, tout en restant autant que le permettait la nature différente de son esprit, dans le genre créé par Lacordaire, tout en gaidant les mêmes ménagements pour les susceptiljilités et les préjugés de l'époque, tout en bravant les critiques et les dénonciations de ceux qui ne lui épargnaient guère plus qu'à son prédécesseur le reproche de ne pas oser être assez chrétien, il attirait peu à peu les auditeurs sur le chemin qui, du porche du temple, devait les conduire au sanctuaire. Chaque année il se voyait consolé par des succès nouveaux; c'étaient non seulement des sympathies d'opinion, mais des conversions d'âmes. La foi gagnait dans les régions qui avaient paru lui être le moins accessibles, parmi les élèves et les professeurs des collèges, à rÉcoIe Normale, à lÉcole Polytechnique. Bientôt même, après plusieurs années de ces progrès continus, le Père de Ravignan osera ajouter aux conférences du Carême la retraite de la Semaine Sainte et la grande communion pascale de Notre-Dame, couronnement de cette magnifique campagne et signe le plus éclatant de la rentrée de Dieu dans la société de 1830 ^ »
Le conférencier de Notre-Dame se trouvait désigné d'avance pour porter la parole dans les grandes solennités qui se célébraient dans l'église métropolitaine. C'est ainsi que le Père de Ravignan fut chargé au commencement de l'année 1840 de prononcer l'oraison funèbre de Mgr de Quélen. La tâche était, par le fait des circonstances, délicate, pleine de difficultés et même de périls. Le prélat défunt tenait par ses traditions de famille au parti légitimiste; il avait personnellement beaucoup souffert de la révolution qui avait porté au trône la dynastie régnante; sa situation vis-à-vis du nouveau régime avait toujours été gênée; à plusieurs reprises il avait cru de son devoir d'élever la voix contre certains actes du gouvernement; deux ans avant sa mort il avait protesté
I. Histoire de la Monarchie de Juillet, 1888. Tome II, p. 4o3.
énergiquement contre l'aliénation des terrains de l'ancien archevêché détruit par les émeutiers de 1830 et de 1831. 11 avait été pour ce fait déféré au Conseil d'État, lequel avait déclaré l'abus. Le Gouvernement devant être représenté à la cérémonie de Notre-Dame, le Garde des Sceaux, M. Teste, invita les vicaires capitulaires à prendre leurs mesures pour que l'oraison funèbre ne donnât aucun sujet de plainte. En conséquence M. Affre^ fit savoir au Père Guidée que le manuscrit devait être soumis au préalable à l'autorité ecclésiastique. En recevant de son Supérieur communication d'une exigence aussi insolite, le Père de Ravignan ne put s'empêcher de laisser voir qu'il en était froissé ; mais enfant d'obéissance, il remit son manuscrit au Père Provincial pour qu'il en fit à sa guise. Les vicaires capitulaires en prirent effectivement connaissance et le renvoyèrent avec quelques notes peu importantes^. Quelques semaines après, le Père de Ravignan racontait au Père Roothaan toute cette histoire d'oraison funèbre qui se terminait par cet épilogue : « Depuis, j'ai vu M. Affre; je lui dis franchement que j'avais été peiné de ce qu'on avait exigé de moi; que seul, abbé de Ravignan, j'aurais très probablement refusé et donné ma démission... Il me demanda pardon, à la lettre, les larmes aux yeux... » (30 Mars 1840.)
Deux mois plus tard, l'abbé Affre était nommé par le roi archevêque de Paris (26 mai). 11 y avait eu pendant la vacance du siè^e beaucoup d'agitation et pas mal d'intrigues. Les concurrents, ou, si l'on veut, les candidats à la succession de Mgr de Quélen ne manquaient pas; l'un d'eux tout au moins le fut bien malgré lui; ce fut le conférencier de Notre-Dame. Dans, cette même lettre que nous venons de citer, le Père de Ravignan aborde ce
1. Nommé au mois de décembre coadjuleur de Nancy, l'abbé AfTre, en attendant d'être préconisé et sacré, avait été élu vicaire capitulaire de Paris.