CHAPITRE V
inquiété, et il continua à vivre, sinon à prospérer jusqu'aux mauvais jours de 1845.
Pendant qu'il était en butte à ces tracasseries ennuyeuses mais point meurtrières, un autre établissement succombait dans des assauts renouvelés avec un acharnement implacable. Il semble que les soi-disant libéraux de l'époque aient emprunté au vieux Romain le delenda Carthago pour l'appliquer à Saint-Acheul, Ce repaire de Jésuites hantait leurs cerveaux et ils s'étaient juré de le détruire.
Lors de la division des Provinces, une question avait été longuement agitée. Serait-il mieux d'avoir en commun noviciat, scolasticat, maison de Troisième An, ou bien chaque Province aurait-elle ses maisons de formation? Chaque système avait ses avantages et ses inconvénients*. Le Père Druilhet, invité à donner son avis, se prononçait pour le premier, « afin, disait-il, de maintenir entre les deux Provinces ces liens du cœur si chers à nous autres Français, et de plus la triple unité d'esprit, d'enseignement et de discipline » '. En ce qui concerne les études, le gros argument en faveur de la réunion était que, avec l'autre système, on risquait d'avoir des scolasticats trop peu nombreux, où par suite manquerait l'enlrain et la vie. A Rome, oii les cours comptent les auditeurs par centaines, cette considération parut d'abord décisive. Cependant le Père Roothaan laissa aux deux Provinciaux le soin de trancher la question, et quand ils furent tombés d'accord pour avoir un scolasticat dans chaque Province, le même Père Roothaan témoigna que cette solution lui paraissait effectivement préférable, parce qu'elle obligerait à former un plus grand nombre de bons professeurs.
La Province de Paris établit donc dès l'automne de 1836 ses théologiens à Saint-Acheul. Un noviciat y avait déjà été installé avant la séparation; quelques jeunes scolastiques y suivaient des cours de Lettres ; enfin, comme
I. Lettre au T. R. P. Général, 9 août i83G. La Compagnie de Jésus. 16
on l'a vu plus haut, les Pères du Troisième An y occupaient un quartier. C'était au total une communauté de quatre-vingts personnes qu'abritaient les murs de la vieille abbaye. Il y avait bien de quoi donner l'éveil à tous les dépositaires de l'autorité publique.
Le Diaire mentionne, sur la fin de cette année du théologal, une ordination de cinq prêtres faite par Mgr de Simony, évéque de Soissons, lequel avait au préalable fait pendant huit jours les Exercices spirituels de saint Ignace. L'un de ces nouveaux prêtres était le Père Charles Cahier, lui-même ancien élève de Saint-Acheul, et à qui ses savantes publications assignent une place dans l'histoire de la Compagnie de Jésus en France au siècle passé. A la grande édification de toute l'assistance, son vénérable père le servit à l'autel quand il célébra sa première messe, le 6 septembre 1837.
Mais déjà l'orage devenait menaçant; il ne devait pas tarder à éclater. Pour aller au-devant des chicanes que l'on prévoyait, l'évêque d'Amiens, Mgr de Chabons, avait bien voulu donner une déclaration écrite, par laquelle il reconnaissait Saint-Acheul comme « Maison de Hautes Etudes ecclésiastiques, annexe de son grand séminaire». Malgré tout on prétendait y voir un collège. Après une série de perquisitions policières dissimulées sous la forme de visites de politesse, le préfet de la Somme adressait dès le mois de mars au Gouvernement une dénonciation contre l'établissement des Jésuites à Saint-Acheul. Nos documents nous montrent les pièces voyageant d'un ministère à l'autre, passant du cabinet du ministre de l'Instruction publique, M. Guizot, à celui de M. de Gasparin, ministre de l'Intérieur, pour aboutir enfin à celui de M. Persil, ministre de la Justice et des Cultes. L'affaire pouvait en effet ressortir à divers départements, suivant qu'on l'envisageait sous un aspect ou sous un autre. Ce fut M. Persil qui la retint. Le 8 mars, une lettre de lui arrivait à l'évêché d'Amiens. Le ministre témoignait son étonnement de ce que « les anciens professeurs de Saint-