CHAPITRE V
Acheul s'y étaient réunis de nouveau » et de ce que Monseigneur avait « autorisé cet établissement, en contradiction manifeste avec les Ordonnances du 16 juin 1828 et avec la loi sur les associations du 10 avril 1834 » ^. Il l'invitait donc à « user de son influence pour engager les ecclésiastiques de Saint-Acheul à se séparer », afin qu'on ne fût « pas obligé de recourir aux voies de rigueur que la légalité fournit ».
Le vénérable Mgr de Chabons répondit le jour même à l'injonction ministérielle : « Depuis 1828, disait-il, il n'y a pas eu l'ombre d'un petit séminaire à Saint-Acheul, pas l'ombre d'un établissement d'instruction secondaire, pas un seul élève admis pour s'y occuper de ce genre d'études ; il n'y a eu rien, absolument rien qui violât les lois concernant l'Université... Nulle étude ne s'y fait qui ne soit théologique et ecclésiastique. Aussi les prêtres de Saint- Acheul depuis 1828, depuis 1830, ont-ils été laissés libres et tranquilles... » Au surplus, « ce qui tranche la difficulté, ce qui emporte la légalité la plus complète, c'est que Saint-Acheul est devenu, dans mon diocèse, séminaire pour les Hautes Etudes ecclésiastiques. J'ai ainsi constitué cette maison, le 1** octobre dernier; ce que je puis faire sans aucun doute... » Quanta la loi d'association, l'évéque se contentait d'invoquer le texte même de l'article 291 du Gode pénal dont cette loi n'était qu'une aggravation. Cet article concerne les personnes étrangères les unes aux autres, n'habitant point la même maison et se réunissant en certaines circonstances dans un but spécial. Comment peut-on en faire l'application à des personnes qui de notoriété publique n'ont pas d'autre domicile que celui où elles vivent ensemble ?
Entre temps le Père Guidée avait sollicité une audience
I. On se rappelle que, pour obtenir le vote de cette loi contre les associations, le gouvernement avait, à plusieurs reprises et de la façon la plus formelle, déclaré qu'elle ne visait que les groupements révolutionnaires et anarchiques, et que en particulier elle ne serait jamais appliquée aux associations religieuses. Voir ci-dessus P. i43.
du président du Conseil, le comte Mole. Il en reçut un accueil bienveillant et de bonnes paroles ; mais ce fut tout. 11 y avait mésintelligence entre le chef du Cabinet et plusieurs de ses collaborateurs ; le titulaire de la Justice était de ceux-là. INI. Mole n'eut garde d'intervenir auprès de lui en faveur des Jésuites.
M. Persil ne s'attendait pas à voir l'évéque d'Amiens se solidariser ainsi avec eux. 11 crut qu'il y allait de son honneur de briser la résistance d'un vieillard. Dans une seconde lettre plus sèche, plus impérieuse, il réitérait l'injonction de fermer Saint-Acheul, avec menace, si l'exécution tardait, d'y procéder immédiatement par la voie judiciaire et administrative. La lettre portait la date du 26 mars. Sans se laisser émouvoir, le vaillant évêque fit préparer une nouvelle réponse, exposant sa thèse avec plus de force et d'ampleur, cependant qu'à Saint-Acheul les prières se multipliaient pour obtenir l'assistance du ciel dans un péril aussi pressant. Défait, le secours vint sous la forme d'une crise ministérielle. Le 15 avril, \e Moniteur annonçait la formation d'un nouveau Cabinet, dans lequel M. Persil était remplacé par M. Barthe. Celui-ci renvoya l'affaire de Saint-Acheul à son collègue de l'Instruction publique, M. de Salvandy, lequel, sur le rapport que lui fit le recteur de l'Académie de Douai, ne jugea pas qu'il y eût lieu à poursuites.
C'était une accalmie ; elle ne devait pas durer longtemps ; l'année suivante la tempête recommença plus violente et plus tenace. L'année 1838 se signale en effet par une recrudescence de la passion anticléricale; les journaux de l'opposition ne cessent de dénoncer le progrès des idées religieuses, où ils ne voient que des empiétements du clergé favorisés par le Gouvernement. Le Courrier français du 18 février révèle avec l'accent de la terreur l'invasion des Ordres religieux d'hommes et de femmes. Les Jésuites, les Bénédictins, les Chartreux, les Trappistes couvrent le pays de leurs fondations au mépris des lois. « Saint-Acheul est rouvert sous la protection de
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l'évêque d'Amiens, et les ecclésiastiques qui le dirigent prennent le titre de Frères. Ces Jésuites ont fondé beaucoup d'autres établissements, à la porte de Paris, à Houlogne-sur-Mer... ^ Quand ils voudront, ils reprendront ce titre (de Jésuite) ; le Gouvernement est de connivence. » Le Constitutionnel n'est pas moins vigilant, ni moins précis : « Les Jésuites sont revenus dans tous leurs établissements et en ont formé d'autres. Tout le monde connaît l'établissement à Vaugirard de l'abbé Poiloup, éditeur du miracle de Migné... » (27 Octobre 1838.) A cette date les Jésuites n'avaient rien à voir au pensionnat de l'abbé Poiloup ; mais c'était une habitude au Constitutionnel de découvrir partout la trace de Loyola. « 11 est continuellement, disait VA/ni de la Religion., à la recherche des maisons d'éducation qui se distinguent par la pureté de leurs études et le maintien des anciennes mœurs religieuses. Quand il en découvre une, c'est pour lui comme un flagrant délit qu'il se croit obligé de dénoncer en qualité de bon citoyen. Ce ne peut être qu'une maison de Jésuites... Il n'y a que les Jésuites capables de telle révolte contre la raison publique et le progrès des lumières. 2» Une méchante feuille d'Amiens, la Sentinelle picarde se chargeait de recueillir des nouvelles fraîches puisées à la source : « Saint-Acheul est ressuscité, écrivait-elle, ses vastes bâtiments, après dix années de solitude, abritent une jeune et ardente milice... Il y a une centaine de Jésuites à Saint-Acheul, et la succursale de Saint-Riquier en compte plus de trois cents. »
De son côté, le recteur de l'Académie écrivait que les maisons de l'Université se dépeuplaient au profit des collèges de Belgique, auxquels l'école normale de Saint- Acheul fournissait le personnel enseignant. Et ce n'étaient pas là les seuls méfaits des Jésuites. Le vieil éyêque
1 . Ces ctablisseuienls n'existaient que dans l'imagination du rédacteur.