CHAPITRE V
professeurs des séminaires prirent part au tournoi scolastique; la lice était ouverte à tous. Les joutes se prolongé^ rent pendant la plus grande partie de la journée ; ce n'était point une parade concertée d'avance; les attaques étaient sérieuses; la défense fut brillante et mérita un applaudissement unanime, L'évêque d'Amiens était dans le ravissement et ne se faisait pas faute de le dire.
Malheureusement la soutenance de Sainl-Acheul eut du retentissement au dehors. A quelques jours de là ]Mgr Miolland se trouvait chez le ministre de l'Instruction publique; il crut bien faire de parler avec éloge de ce qu'il avait vu et entendu. ]\I. de Salvandy, qui se piquait de connaissances théologiques, témoigna le désir de voir le programme des thèses. L'évêque le demanda immédiatement à Saint-Acheul. En l'envoyant, le Père Solente, recteur du scolasticat, eut le pressentiment de ce qui allait arriver. « Nous donnons, dit-il, des verges pour nous battre. » Ce programme, en effet, était au yeux des juges mal disposés pour les Jésuites une terrible pièce à conviction. Le titre portait : Facilitas Theologiae. Les quatre articles de la Déclaration de 1682 y figuraient, mais à titre de propositions erronées et non défendables. On se figure sans peine l'impression produite sur des hommes politiques pour qui, le gallicanisme était une doctrine, ou plutôt une loi de l'État, et qui, dans leurs efl'orts pour restaurer la Faculté de Théologie de la Sorbonne, avaient surtout en vue d'organiser l'enseignement officiel de cette doctrine. Aussi, à partir de ce moment, l'hostilité contre les Jésuites et spécialement contre Saint-Acheul prit une allure plus menaçante. Des interpellations au gouvernement étaient annoncées pour la prochaine rentrée des Chambres. Averti de ce qui se tramait, le Père Guidée fit rédiger un exposé de la situation des religieux au point de vue de la légalité ; on y développait par des arguments de droit et de fait l'assertion suivante : « Des ecclésiastiques, vivant ensemble et s'occupant, sous la direction et la surveillance de leur évéque, d'études purement
théologiques ou des fonctions du saint ministère, sont incontestablement dans l'ordre légal. » La note se terminait sur cette déclaration : «Ils (les Jésuites, qui d'ailleurs n'étaient pas nommés) ne réclament que l'application du droit commun, et ils sont fondés à l'invoquer avec confiance. » (9 Novembre 1838.)
Le Gouvernement n'eût peut-être pas pris l'initiative des mesures de rigueur; mais il lui fallait compter avec la presse et le parlement; il ne se sentait ni d'humeur ni de force à défendre les Jésuites contre cette double puissance. L'évéque d'Amiens fut convoqué une fois de plus au ministère; on lui fit entendre que, en toute hypothèse, Saint- Acheul était condamné, et que, pour éviter que la condamnation s'étendit aux autres maisons des Jésuites, il serait sage de sacrifier celle contre laquelle l'opinion était déchaînée. Que Saint- Acheul fût évacué et le ministre avait sa réponse toute faite pour fermer la bouche aux interpellateurs.
Ce fut le parti auquel on s'arrêta. Avant la fin de novembre, les juvénistes de Saint-Acheul fure-nt dirigés sur Brugelette; les théologiens les y suivirent dans le courant de décembre. Un généreux bienfaiteur, le baron de Sécus, ancien élève de Saint-Acheul, avait peu auparavant ofï'ert aux Pères de Brugelette une maison de campagne avec d'assez vastes bâtiments de ferme, à une faible distance du collège; une partie des exilés y trouvèrent un abri. Mgr Miolland donna avis de ces départs au ministre de la Justice. De son côté, le préfet de la Somme, toujours bien renseigné, écrivit au ministre de l'Intérieur que Saint-Acheul était vide et que tous ses habitants étaient partis pour Angers. Il n'y avait alors aucune maison de Jésuites en cette ville. Quant à Saint-Acheul, il s'y trouvait encore au l*"" Janvier 1839, outre la résidence, les deux communautés du Troisième An et du noviciat, au total cinquante-quatre personnes. Sur la liste des novices nous relevons même deux noms qui ne sont pas sans quelque notoriété, celui du futur conférencier de Notre-