CHAPITRE V
comme d'après la règle on arrive en Théologie assez lard, et que la promotion au sacerdoce est retardée au delà de la trentième année, on conçoit que l'épreuve paraisse un peu longue à des hommes dans toute la force de l'âge et qu'ils ressentent parfois quelque impatience d'entrer enfin dans l'armée active de l'apostolat. Les scolastiques de Vais avaient, on l'a déjà vu, quelques occasions d'exercer leur zèle. Ils s'en allaient deux à deux faire le catéchisme dans les paroisses environnantes ; vingt à vingt-cinq villages recevaient chaque dimanche, à tour de rôle, la visite des apprentis missionnaires. D'autres allaient en ville, aux prisons, aux hospices, à l'hôpital militaire. Néanmoins l'ardeur apostolique, qui fermentait parmi la studieuse colonie, restait, si l'on peut dire, sans emploi. C'est ce qui provoqua la naissance au scolasticat de Vais d'une institution qui depuis s'est étendue au monde entier; nous voulons dire l'Apostolat de la Prière.
Le Père Maisounabe, ayant succédé au Père Louis Valanlin dans la charge de Recteur, fut lui-même remplacé dans les fonctions de Directeur spirituel par le Père François- Xavier Gautrelet ', assurément un des plus saints et des plus éminents religieux qu'ait eus la Compagnie de Jésus on France au siècle passé. Il avait alors trente-cinq ans. L'emploi qu'on lui confiait dit assez la haute idée qu'on avait dès lors de sa maturité et de sa vertu. Aucun autre, en effet, n'exige davantage un juste tempérament de prudence et de ferveur. Aussi la Compagnie y appelle-t-elle d'ordinaire des religieux anciens qui ont acquis dans l'exercice des fonctions les plus importantes cette expérience et cette sagesse que rien ne supplée, pas même la sainteté. Humble, modeste, timide même, d'une santé débile, le Père Gautrelet ne s'imposa pas moins dès l'abord par l'ascendant de la science et d'une vertu hors de pair. Pendant dix ans qu'il resta en charge, il fut le guide écouté et révéré de tous et de chacun, dans une communauté
I. Cf. Vie du Père Fr.-Xavier Gautrelet, par le P. Joseph Burnichon. 2' édition. Paris, Relaux. 1896.
qui recevait les exilés de tous pays et qui cojnpta jusqu'à deux cent dix religieux. Aux yeux de ce vrai fils de saint Ignace le zèle devait être la note distinctive de la vertu des enfants de la Compagnie; il l'inculquait à ses jeunes disciples par la parole et par l'exemple, et c'est précisément pour la leur faire pratiquer conformément aux exigences de leur situation présente qu'il imagina V Apostolat de la Prière.
Après avoir beaucoup réfléchi et beaucoup prié, le 3 décembre 1844, fête de saint François-Xavier, son patron et le modèle de tous les hommes apostoliques, le Père Gautrelet, dans une conférence adressée à toute la communauté de Vais, proposa son œuvre, en développa l'idée fondamentale, la base théologique, l'organisation même et le fonctionnement, du moins dans ses lignes essentielles. Nous devons être apôtres, dit-il, nous le sommes par vocation et par état. L'apostolat s'exerce par la parole et par l'action, mais plus encore par la prière '. Pendant qu'Israël combat dans la plaine, il faut que Moïse prie sur la montagne. Nous ne pouvons présentement dépenser nos forces, verser nos sueurs et notre sang sur les champs de bataille de l'apostolat; mais nous pouvons prier. Nos prières, nos pénitences, nos bonnes œuvres sont une force ; c'est le fonds de guerre sans lequel le soldat ne peut tenir la campagne. Nous nous associerons donc, et chaque jour, nous verserons notre contingent de prières, de sacrifices, d'œuvres méritoires dans ce trésor de l'apostolat. Ainsi nous prêterons main-forte aux ouvriers apostoliques et nous participerons d'une manière très réelle et très efficace à leurs travaux et à leurs triomphes.
De ce jour-là même date la fondation de V Apostolat de la prière. L'idée parut si juste à la fois et si pieuse, elle conciliait si bien les aspirations généreuses des auditeurs
1. Par une sorte de transposition du texte de saint Paul sur les vertus théologales, saint Bernard énumère les trois grands instruments de l'apostolat : Nunc manent verbum, exeniplum et oratio, tria haec ; major aulem liorum est oratio.
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avec les exigences des éludes qu'elle fut adoptée d'enthousiasme. La ferveur du travail aussi bien que la piété y trouva un stimulant de plus.
De la maison de Vais, V Apostolat ne tarda pas à se répandre dans un certain nombre de communautés de la ville et dans quelques paroisses de la campagne où les catéchistes du dimanche s'en firent les premiers propagateurs. Partout il suscita un élan de généreuse et féconde piété. Dans l'espoir de développer de si heureux débuts, le Père Gautrelet écrivit alors le premier opuscule sur l'Apostolat de la Prière. Le Père Roothaan fit au livre et à l'œuvre dont il était le porte-voix un accueil chaleureux : « Votre opuscule, écrivait-il de sa propre main à l'auteur, votre opuscule lu une seconde fois m'est toujours plus délicieux.» Le Père Général ne s'en tint pas à ces félicitations; par le document qu'on va lire, il donnait dès lors kV Apostolat de la prière la plus haute approbation qu'il lui fût possible d'accorder à une entreprise pieuse.
«Rome, 2 novembre 1847. Dans le but de concourir au succès d'une œuvre si conforme à ce conseil du Divin Maître : Rogate dominum messis ut mittat operarios in messem suam, volontiers et autant que j'en ai le pouvoir, j'associe tous ceux qui en feront partie aux mérites que pourront acquérir par leurs travaux et leurs fatigues les ouvriers de notre Compagnie, en quelque pays qu'il plaise au Seigneur de se servir de son ministère pour procurer sa gloire et le salut des âmes. Je ne fais en cela que prévenir les vœux de nos missionnaires ; car je sais trop combien, au milieu de leurs épreuves et de leurs combats, ils ressentent le besoin d'être soutenus par la prière des chrétiens fervents et zélés, pour n'être pas assuré d'avance qu'ils s'estimeront heureux d'acquérir, au moyen de cette communication de mérites, un droit spécial à celles des associés de V Apostolat. Daigne le Seigneur répandre sur cette œuvre naissante ses bénédictions de choix, afin qu'elle contribue à hâter l'avènement du règne de Dieu dans les cœurs qui le blasphèment et l'ignorent ! »
On sait comment le souhait du Père Roothaan a été exaucé. Quelques années plus tard, sur les instances du Père Gautrelet, le Père Henri Ramière mettait au service de V Apostolat toutes les ressources de son esprit inventif et de son âme ardente. Il complétait l'œuvre en y introduisant une idée grandiose et touchante. \J Apostolat de la Prière devenait la Ligue du Sacré-Cœur de Jésus^ avec mission de défendre et de promouvoir ses intérêts. Pour resserrer les liens de l'union et de la charité entre les membres d'une association qui devait s'étendre au monde entier, le Père Ramière fondait le Messager du Sacré- Cœur de Jésus, organe mensuel de V Apostolat de la prière.
Au mois de Juin 1885, ce Bulletin célébrait ses noces d'argent. Si l'on consulte le numéro qui porte cette date, on y voit que, dans ce quart de siècle, l'œuvre a pris un développement qui tient du prodige. Le Messager du Sacré-Cœur a dix-neuf éditions ; il est traduit en une douzaine de langues ; les associés de l'Apostolat sont au nombre de plusieurs centaines de mille ; on ne les compte plus par unités de personnes, mais par communautés et par paroisses ; les prières et les bonnes œuvres versées journellement dans le trésor de l'Apostolat se chiffrent par millions.
Depuis lors le progrès ne s'est pas ralenti. Dans un Rapport présenté au Congrès eucharistique de Vienne (Septembre 1912), le directeur général de V Apostolat de la prière accusait l'existence de quarante-deux Messagers du Cœur de Jésus, publiés en vingt-six langues, sur tous les points de la terre, et allant partout attiser dans les âmes l'amour de Jésus-Christ et le zèle pour l'extension du ro3'^aume de Dieu, h' Apostolat de la prière est aujourd'hui, au sens complet du mot, une institution catholique, acceptée et consacrée par l'Eglise. C'est au scolasticat de Vais que germa le petit grain de sénevé devenu un grand arbre, à l'ombre duquel peuvent se reposer et renouveler leurs forces les ouvriers apostoliques en quelque lieu du monde qu'ils travaillent.