‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 143 sur 382 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

perdu de leur vigueur ni de leur fécondité. Son biographe cite à ce propos le témoignage « d'un juge compétent en cette matière : c'était, disait-il, le propre du Père Roger d'imprimer un caractère particulier de stabilité et de perpétuité à ses entreprises '. » Le Père Roger était en 1837 un vieillard de soixante-treize ans, qui n'avait rien de sénile, très actif et très recherché pour l'aménité de son caractère et la sagesse de ses conseils. L'année suivante il célébrait ses noces d'or sacerdotales; ce fut pour ses nombreux amis et fils spirituels l'occasion de lui ménager un petit triomphe. L'excellent Père Druilhet laissa faire, mais non sans en éprouver quelque scrupule. Il s'en ouvre au Père Général :

«... La messe a été dite en grande pompe dans la chapelle des Frères de la Doctrine chrétienne : messe chantée avec diacre et sous-diacre, quinze enfants de chœur, etc.. Les personnes les plus distinguées de la ville y ont assisté et communié. Puis fête au réfectoire, couplets, etc.. Tous nos amis ont pris grande part à cette fête, le bon archevêque autant et plus encore que les autres. Il nous a même invités le lendemain à dîner, le Père Roger et moi... Tout cela est bien; mais, mon Très Révérend Père, tout cela est-il d'usage dans la Compagnie ? Tout cela s'accorde-t-il bien avec l'esprit de modestie et de simpli-. cité? Le R. P. Provincial l'ayant su et n'ayant pas paru le désapprouver, j'ai du me taire ; mais le cas peut se représenter... » (il Mars 1838.)

Nous serions portés de prime abord à trouver un peu ombrageuse la délicatesse du Supérieur de Lyon. Cependant, il faut le reconnaître, le Père Roothaan, dans sa réponse, abonde franchement dans le même sens. Inutile de revenir, dit-il, sur ce qui est fait. « Mais il faut pourvoir à l'avenir, et ne pas introduire un usage ignoré de nos anciens. » La Compagnie veut que ses membres gardent

I, Notices historiques sur quelques membres de la Société des Pères du Sacré-Cœur, etc.T. I, p. ôg.

en tout ce qui touche à leur personne la plus grande simplicité. Sa tradition est d'éviter tout apparat dans les circonstances les plus importantes de la vie du religieux, « l'émission des vœux, la première messe, la profession même, etc. Ce n'est que par abus que l'on s'est parfois écarté dans quelques Provinces de cette antique simplicité. » (14 Avril 1838.)

Cet échange de vues entre les Supérieurs de la Compagnie de Jésus aune époque relativement peu éloignée de nous ne saurait échapper à ceux qu'intéresse son histoire intérieure. Quelques années auparavant le Père Boulanger, alors à la tête du scolasticat de Vais, avait soumis au Père Général un scrupule analogue à celui du Père Druilhet. C'était à propos de la fête du Père Recteur, fête dont il était par conséquent l'objet. Elle s'était établie d'elle-même. Les scolastiques, dit-il, se mettent en frais ; ils complimentent leur Supérieur en toutes les langues, en vers et en prose, sans oublier même la chansonnette; ils lui trouvent toutes les vertus. Pour lui, il serait d'avis de supprimer un usage qui lui parait avoir un caractère plutôt profane que religieux, où l'on manque fatalement de sincérité et où l'on est exposé à manquer de tact. Ce sont les raisons que la rigide honnêteté du Père Recteur fait valoir à l'encontre; mais il avoue que ses consulteurs sont d'un avis différent du sien. (4 Janvier 1836.)

Cette fois déjà le Père Roothaan s'était prononcé pour le parti rigoureux; il avait écrit en ce sens au Provincial de Lyon, lequel répondait à la date du 27 Mars: « Cela ne se fait qu'à Vais, et ne se fera plus ».

Si jaloux qu'ils soient degarder intactesleurs traditions, il est certain que les Jésuites se sont relâchés de la sévérité d'antan, sur les deux points que nous venons de rappeler. Dans chacune de leurs maisons on se fait un devoir de fêter le Supérieur, comme on fête le père de famille, et tout en s'abstenant de manifestations extérieures, comme la messe solennelle du jubilaire de Lyon, on

Page 1