CHAPITRE PREMIEU
fit toute sorte de protestations d'amitié et de services, mais ne me dit pas un mot de ma difficulté.
« J'ai envoyé mon écrit au Père Jennesseaux qui vous l'aura sans doute communiqué ^ Le Père Loriquet ne voulait qu'un quart d'heure de conversation pour me réconcilier avec le système de M. de la M... ; mais une heure et demie ou deux heures de conversation avec l'auteur m'en ont éloigné plus que jamais et m'ont convaincu qu'il est insoutenable; et le refus de répondre directement à une difficulté, exposée avec précision et clarté, a encore augmenté ma conviction, s'il est possible. »
Au moment où se livrait entre Lamennais et l'Assistant de France cette joute inutile mais courtoise, l'auteur de V Essai savait-il que le Père Général avait fait défendre aux Jésuitesd'enseigner le système du sens commun? On serait porté à le croire d'après une lettre dont nous aurons à parler bientôt*. Toutefois il semble bien extraordinaire qu'il n'en ait rien laissé paraître au cours de sa discussion avec le Père Rozaven. Quoi qu'il en soit, dans les derniers mois de l'année suivante (1825), l'Ordonnance du Père Fortis fut l'occasion d'un échange de lettres pénibles entre Lamennais et le Provincial de France, le Père Godinot^. A cette date la campagne contre le gallicanisme battait son plein; Lamennais avait commencé la publication de La Beligion considérée dans V ordre politique et civil. En attendant d'être déféré aux tribunaux comme attentatoire aux
1. Celte pièce se trouve aux Archives de la Province de Lyon, avec ce litre : « Objection fondamentale contre le système de M. de Lamennais, proposée à l'auteur et qu'il a laissée sans réponse. » Cet écrit a été puljlié parle P. Guidée, Notices historiques, etc. T. jl, p. i!\\. L'auteur de « Mgr Gerbef, etc. » a également inséré, aux Pièces justificatives (tome I, pp. 3oi-3o3), la lettre du Père Rozaven à M. de Lamennais, i3 août 182^.
2. (( Est-il vrai, comme je l'entends dire depuis environ, deux ans... qu'il. existe une lettre de votre général portant défense. ..etc. » (Lettre de Lamennais au P. Godinot, i\ novembre i8a5.)
3. Cette correspondance a été publiée pour la première fois par le P. Paul Dudon en 1909, dans les Etudes. Tome CXXI, p. 206.
lois de l'Etat et aux droits du roi', cet ouvrage provoquait l'irritation des gallicans de toute nuance. De là un redoublement de contradictions, de réfutations et d'attaques contre les idées du réformateur, y compris le système de la certitude. Les uns, gallicans, jansénistes et régaliens, le dénonçaient comme un système ultramontain; c'était assez à leurs yeux pour le faire rejeter comme une erreur détestable. Pour Lamennais et ses partisans l'injure se tournait en éloge; ils y voyaient la preuve que leur doctrine était favorable à la défense de l'Eglise, puisque ses ennemis la repoussaient. Mais d'autres gallicans n'hésitaient pas au contraire à déclarer qu'à Rome le système était désavoué, et à l'appui de leur dire ils invoquaient l'enseignement du Collège romain et l'Ordonnance du Général des Jésuites.
Cette opposition des Jésuites qu'on exploitait contre lui eut le don d'exaspérer Lamennais. Il voulut savoir ce qu'il en était exactement, et tel fut le motif qui lui fit écrire de La Chênaie au Père Godinot, le 23 octobre 1825 :
« Depuis assez longtemps je savais, quoique d'une manière vague, que votre Compagnie répandait en secret des impressions défavorables à la doctrine dont je me suis servi pour défendre la religion contre les attaques de l'impiété. Deux raisons cependant m'empêchaient d'ajouter une croyance entière à ce qu'on me disait à cet égard... » Ces raisons sont : 1° qu'un procédé aussi déloyal ne pouvait se concilier avec l'idée qu'il s'était faite de la vertu des Jésuites; 2° que les Jésuites connaissant l'approbation donnée à Rome au second volume de l'Essai, et d'autre part les attaques violentes des impies contre « une doctrine mortelle pour leurs erreurs », il ne pouvait supposer qu'ils eussent quelque malveillance pour celte doctrine. « Mais, j'ai aujourd'hui la certitude, poursuit Lamennais, de ce que le système ultramontain, pour parler le langage de jM. Tabaraud et de ses amis..., a été