CHAPITRE PREM.EIl
censuré par votre Compagnie; que cette censure est communiquée mystérieusement à beaiicoup de personnes... En conséquence, je demande à mon tour communication de cette censure ou condamnation, quelle qu'elle soit. Vous ne pouvez certainement à aucun titre me la refuser. Au reste, j'attends de vous là-dessus une réponse positive et prompte. »
A cette sommation hautaine et impérieuse, le Provincial des Jésuites pouvait se dispenser de répondre. De quel droit un particulier, fùt-il investi de la magistrature que INI. de Lamennais exerçait alors sur une portion du clergé de France, peut-il exiger d'un particulier communication du jugement porté sur ses opinions philosophiques? Le Père Godinot pouvait aussi répondre, comme il le fit du reste, que la Compagnie n'avait jamais eu ni « la volonté » ni « la pensée de condamner ou de censurer » les « principes » de M. de Lamennais, « comme elle reconnaît, ouvertement et de cœur, n'en avoir ni le droit ni l'autorité ». Peut-être eùt-il bien fait de s'en tenir là. Malheureusement, par bonté d'âme, le Père Godinot entra dans des explications assez longues et quelque peu embarrassées.
Les Jésuites, disait-il, ont autant que personne applaudi aux services rendus à la cause de la religion par rémi-" nent écrivain. Quant au système de la certitude, sans doute il y a eu des discussions parmi eux; leurs principes sont ceux que l'on tient communément dans les écoles catholiques... En tout cas, « on peut avoir des sentiments différents en matière laissée à la liberté; mais la modération et la charité doivent toujours être sauvegardées. Ce principe domine toutes les controverses. Si je savais que quelqu'un parmi nous ne le gardât pas, j'y remédierais de tout mon pouvoir. » (4 Novembre 1825.)
De l'Ordonnance elle-même il n'était pas question dans la réponse du Père Godinot. L'excellent homme pensait que, devant ce silence calculé, M. de Lamennais comprendrait que sa demande était indiscrète et qu'il n'insisterait
pas. Mais c'était faire la partie belle à un homme résolu à pousser jusqu'au bout ce qu'il croyait être son droit. L'attitude du Provincial lui parut être celle d'un adversaire qui se dérobe. Une seconde lettre partit de La Chênaie; on y sent de l'irritation; si la plume n'écrit pas le mot de jésuitisme, manifestement il est dans la pensée de l'auteur qui trace des phrases comme celle-ci : « Mon très Révérend Père, c'est avec une peine extrême que je me vois obligé de vous dire (|ue je ne trouve pas dans la lettre dont vous m'avez honoré cette franchise et cette sincérité chrétienne, qui me paraît bien préférable à tous les compliments et que je me serais fait un scrupule de ne pas attendre de vous. » Aussi bien que les compliments, Lamennais écarte ensuite, l'une après l'autre, les explications du Père Godinot. La Compagnie a ses doctrines et ses opinions ; personne ne songe à lui en faire grief. On peut avoir des opinions différentes dans les matières libres; c'est entendu. L'Église seule a le droit de « prononcer une condamnation, une censure doctrinale proprement dite » ; je ne l'ignore pas; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. « Ce que je vous demandais, mon Révérend Père, et ce que Je vous demande encore, c'est ceci : Est-il vrai, comme je l'entends dire depuis environ deux ans, et comme le prétendent beaucoup de personnes qui se disent bien instruites, qu'il existe une lettre de voire Général portant défense de soutenir un certain nombre de propositions extraites de mes livres. Si vous m'assurez que non, tout est fini. Dans le cas contraire, je réclame communication de cette défense, et vous ne pouvez avec justice me la refuser... Qui défend accuse. Or, penseriez-vous qu'on pût à la fois accuser et ôter tout moyen de justification?... » (14 Novembre 1825.)
11 n'était plus possible d'esquiver une mise en demeure aussi catégorique. La réponse du Père Godinot fut parfaitement claire cette fois, peut-être plus que ne l'aurait voulu celui qui la rendait nécessaire :
« ...La demande de communiquer la correspondance