CHAPITRE VI
de la résidence dont il avait la charge. A Lyon comme à Metz, comme à Toulouse, comme au Puy, les Jésuites avaient dès l'abord établi une œuvre en faveur des soldats de la garnison. Mais, aux yeux de certaines gens il y avait là un danger qu'il importait de conjurer au plus tôt. « L'autorité, écrit le Père Druilhet, a pris ombrage; on a craint que ces réunions de soldats ne déplaisent au Gouvernement. J'ai vu le Préfet, le Général. J'ai été reçu avec politesse; mais leur parti était pris. Il a fallu suspendre ces instructions qui faisaient un très grand bien. Moi-même j'ai fait la clôture; ces pauvres soldats pleuraient à chaudes larmes. Il a fallu pour les consoler leur permettre de venir nous voir de temps en temps et continuer à leur prêter de bons livres, ce qui maintient un peu le fruit des instructions. Peut-être le bon Dieu nous permettra-t-il quelque jour défaire davantage. Cependant nous avons toujours l'aumônerie de la prison militaire, et vous apprendrez sans doute avec plaisir qu'avant-hier, saint jour de Pâques, trente-huit militaires se sont approchés de la sainte table. » (28 Mars 1837.)
L'espoir du Père Druilhet ne se réalisa que bien des années plus tard. Ce fut seulement en 1849 que les Jésuites purent organiser dans la maison de Fourvière une œuvre militaire sur des bases sérieuses. Nous en reparlerons le moment venu. Quant àl'aumônerie de la prison militaire, ils en restèrent chargés sans interruption jusqu'en 1852. Les titulaires qui se succèdent relatent dans les Lettres annuelles les fruits de salut qu'ils recueillent dans ce ministère ingrat de prime abord et peu enviable. Tel ce Père Audouard qui accuse cent dix sermons en règle adressés par lui dans le cours de l'année à une catégorie de ses ouailles, les condamnés à un an et plus; ils étaient cent cinquante. Pour les autres, vingt fois plus nombreux, qui ne passent tout au plus que quelques mois dans cette retraite forcée, mais salutaire, il ne compte plus les exhortations qu'il leur prodigue. Aussi presque tous ses chers mauvais sujets font leurs Pâques; ils
s'engagent sur l'honneur à ne plus blasphémer ; ils chantent avec entrain de dévots cantiques et même la grand'messe à deux chœurs; bien peu manquent la prière du soir faite en commun; l'aumônier estime qu'il n'y a pas beaucoup de paroisses aussi édifiantes que la sienne.
A peu près à la même époque, les Pères de la résidence de Lyon eurent l'occasion de cultiver un champ bien autrement désolé que celui même des prisons. En 1844, le premier aumônier de l'Antiquaille, l'abbé Marcel, ancien novice de la Compagnie et demeuré très affectionné à la famille de saint Ignace, demanda un Jésuite pour donner la retraite à la double communauté des Frères et Sœurs de l'hospice. Le Père Adrien Nampon qui en fut chargé réalisait le type de l'ouvrier apostolique inconfusible, selon l'expression de saint Paul. La tâche achevée, il voulut expérimenter la vertu des Exercices spirituels dans le quartier occupé par les malades, hommes et femmes, victimes de leurs désordres. L'autorisation ne fut pas obtenue sans difficulté. La sainte hardiesse du missionnaire fut bénie au delà de toute espérance ; on lui permit de revenir continuer son apostolat ; dans le courant de l'année il entendit la confession d'une centaine de ces malheureux ; il en vint à établir parmi les femmes le Rosaire vivant ; le nombre des repenties définitivement arrachées au vice dépassa cinquante. 11 fallut songer à ouvrir un asile pour celles qui n'en trouvaient pas dans leur famille. Chaudement encouragé par le cardinal de Donald, le Père Nampon parvint à intéresser à l'œuvre un groupe de dames charitables, qui en assumèrent toute la charge. Une assemblée fut tenue à l'archevêché au début de l'année 1845 ; on y entendit la parole ardente du Père Lacordaire. La fondation pt l'entretien du Refuge étaient désormais assurés ; on en fit l'ouverture le l*"" mai.
11 faut avouer cependant que le plan primitif ne put être maintenu longtemps. Des susceptibilités respectables obligèrent les femmes du monde, qui avaient cru pouvoir se consacrera l'œuvre, de s'en retirer graduellement, tout
en lui conservant leur patronage. Il y a des services publics où aucun dévouement privé ne saurait suppléer les congrégations religieuses.
Les Lettres annuelles de 1844 mentionnent une autre fondation lyonnaise due à l'initiative d'un Jésuite qui, selon l'usage, n'est pas désigné par son nom. Il s'agit de l'établissement des Convalescentes, installé dans les locaux d'un ancien couvent sur le flanc de la colline de Fourvière, et destiné à procurer aux femmes pauvres qui sortent de l'hôpital le repos et les soins nécessaires pour assurer leur complète guérison.
C'est encore à cette date qu'il faut rapporter l'organisation de rŒ^fcre du Calvaire. Elle a excité l'admiration enthousiaste de ^Nlaximedu Camp qui a essayé d'en raconter les origines; mais l'inspiration d'où elle est sortie aussi bien que son caractère profondément religieux ont échappé à l'écrivain libre penseur. Il n'a su ou voulu y voir que le produit d'une sorte de génération spontanée dans une nature de femme généreuse et quelque peu originale. La vérité est tout autre. C'est au cours d'une retraite fermée, en 1843, dans la maison de Saint-Régis ou du Cénacle, que Mme Garnier et ses trois compagnes, qui déjà donnaient leurs soins aux cancéreuses, résolurent de se consacrer tout entières à leur service, en conviant les femmes du monde à les seconder dans cet exercice de charité héroïque. Nous n'avons garde d'attribuer ici aux Jésuites l'honneur d'aucune initiative ; leur rôle fut plus modeste. Les Exercices étaient donnés par un Père de la résidence de Lyon '. C'est lui qui reçut la première confidence du projet de ses pieuses retraitantes, qui l'examina avec elles et les encouragea à aller de l'avant. Au sortir de leur solitude elles se présentèrent chez le cardinal de Donald, et lui exposèrent le plan de
I, Selon l'usage les Litterae annuae ne le nomment pas. Il y a des raisons de croire que c'était le P. Balandret, alors Supérieur de la maison.
l'œuvre, tel qu'il avait été concerté ; il semble bien que dès lors l'appellation même du Calvaire avait été choisie et adoptée. Si nouvelle et si audacieuse à certains égards que dût paraître l'entreprise, le cardinal donna pleine approbation : « Vous serez, dit-il en bénissant les vaillantes chrétiennes, dames du Calvaire, de nom et d'effet. »
Les rapports de la Compagnie de Jésus avec l'Œuvre naissante ne fournissent pas matière à des récits impressionnants comme les actes de charité sublime qui remj)lissent sa vie de chaque jour. Ce n'est pas une raison, on va le voir, pour les passer sous silence. Mais ici nous cédons volontiers la parole à l'historien de la fondatrice : « Les Pères Jésuites, si prodigues de leurs soins quand il s'agit des œuvres de Dieu, devinrent bientôt l'âme et l'inspiration de la maison tout entière. Plus spécialement chargés des dames directrices et de toutes celles qui prenaient une part active du travail de l'intérieur, ils posèrent les régies et constitutions dont nous parlerons bientôt ^ »
A ce moment commençait à grandir un autre Institut auquel la famille de saint Ignace fut heureuse de donner une fraternelle assistance. Il avait pour fondateur l'abbé Querbes, curé de Vourles, petite paroisse des bords du Rhône, dans la banlieue de Lyon. Son but était de fournir des collaborateurs aux curés pour la bonne tenue des églises en même temps que pour la direction des écoles. C'est pourquoi il mettait le nouvel Institut sous le vocable de saint Yiateur, diacre et compagnon inséparable de saint Just, évéque de Lyon. Humble et prudent autant que zélé l'abbé Querbes ne voulut pas s'en rapporter à
I. Abbé Chaffanjon : L'ceuvre des Dames du CaUaire et sa fondatrice. 4' édition, 1899. 8°. Lj'on, Vilte. I^. i35. L'auteui- raconte les débuts d'une façon un peu dilfôrente de celle qu'on vient de lire, mais il ne la contredis pas. Il n'a pu consulter les I.iltciae annuae Prov. Liigd, C'est à ce livre que Maxime du Camp a emprunté la première partie de sa notice : l.'œin're du CaUaire; la seconde est consacrée à la maison de Paris. Paris, Poussielgue, 1900, S", 5o pp. Extrait de la He\ue des Deux Mondes, i5 mai i883.
ses seules lumières pour la formation de ses premiers disciples. Le 10 novembre 1838, il écrivait au Général de la Compagnie le Père, Roothaan :
« Révérendissime Père, Le Père Brumauld est venu pour la seconde fois nous donner les Exercices spirituels... A la suite de cette retraite il a été décidé que tous tant que nous sommes nous subirons l'épreuve d'un noviciat d'un an et que, malgré les demandes qui continuent à nous arriver de tous les points de la France, nous suspendrons jusqu'alors la formation de nouveaux établissements. Mais de qui doit nous venir l'esprit religieux et qui nous initiera à ses saintes pratiques ? 11 n'y a eu qu'une voix là-dessus. Nous l'attendons, cet esprit, de la Compagnie de Jésus. 11 nous faut, pendant un an, un Révérend Père Jésuite pour notre maître des novices, et un Frère son compagnon pour manuducteur de nos aides temporels. Oh! si nous pouvions posséder parmi nous le digne Père Brumauld!... »
La réponse du Père Roothaan n'apporta qu'une demisatisfaction au désir du vénérable fondateur. — « Vous ne pouviez pas, lui écrit-il, donner à la Compagnie une plus grande marque de confiance qu'en lui adressant la demande qui fait l'objet de votre lettre du 10 novembre. Veuillez bien croire que j'ai su l'apprécier et que, si je ne puis pas y répondre favorablement, je n'ai pas moins consulté les avantages de votre congrégation que ceux de la Compagnie. » Le Père Général n'estimait pas opportun le séjour permanent d'un de ses religieux dans une communauté étrangère. Même au point de vue de l'action qu'il y devait exercer, mieux valait, à son avis, que le Père Brumauld se rendît fréquemment à Vourles pour y donner ses instructions, tout en restant attaché à sa résidence, où d'ailleurs sa présence était nécessaire. Cet arrangement fut accepté ; mais en outre un des clercs de l'Institut naissant, choisi par le fondateur comme futur maître des novices, fut lui-même envoyé au noviciat d'Avignon pour y faire la grande retraite et puiser à la
source des Exercices de saint Ignace l'esprit qu'il communiquerait ensuite à sa famille religieuse.
Dans toutes les grandes villes, les blanchisseuses forment une corporation nombreuse et puissante. Ces personnes passent généralement pour avoir assez peu de dévotion, mais une grande liberté d'allures et de langage. A Lyon elles s'imposent particulièrement à l'attention publique par l'installation de leur industrie dans de vastes bateaux lavoirs amarrés le long des quais du Rhône et de la Saône. La pittoresque file des plattes — c'est ainsi qu'on les nomme — avec leur perpétuelle et bruyante animation, n'est pas la moindre curiosité du paysage lyonnais. Les Jésuites y trouvèrent un champ d'apostolat intéressant et point banal. La congrégation des laveuses paraît bien être la première en date de toutes celles qu'ils établirent à Lyon au cours du siècle passé. Ses débuts remontent à 1843. Les associées se réunirent d'abord dans un oratoire des Sœurs de Saint-Charles; puis, dès l'année suivante, leur nombre augmentant, elles obtinrent l'usage d'une chapelle dans l'église de Saint-Paul. En signalant la naissance de cette œuvre, l'annaliste observe que ce n'était point tant une congrégation nouvelle que la restauration de celle que les Jésuites de l'ancienne Compagnie avaient fondée pour les lavandières d'autrefois.
Nous devrions signaler encore l'association de Saint- Michel créée à cette même époque par un Père de la résidence, celui-là aussi anonyme, en faveur des Allemands fort nombreux à Lyon. Elle compta dès l'origine plus d'un millier de membres, et elle fournit à beaucoup de protestants l'occasion du retour à la foi catholique. Les Jésuites n'ayant pas d'église à eux, les exercices religieux se faisaient, avec l'agrément de l'administration universitaire, dans la chapelle de l'ancien collège de la Trinité, devenu collège royal et plus tard lycée. Au bout de peu de temps la direction de cette œuvre, pour des motifs de convenance réciproque, passa des Jésuites aux Capucins, pour revenir bientôt aux Jésuites. Les Lettres annuelles mentionnent