‹ La Compagnie de Jésus en FranceChapitre 17 sur 382 · CHAPITRE PREMIEil · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIEil

de mon Supérieur m'a étrangement surpris, et j'ai cru que mon silence vous suffirait pour comprendre ma réponse. Vous insistez et vous exigez que je m'explique. Il faut donc que je vous dise que je ne puis en aucune manière vous parler des relations du Père Général avec nous, ni rien communiquer de ce qu'il croirait devoir nous écrire. N'a-t-il pas d'ailleurs le droit d'espérer qu'on ne le soupçonne pas de manquer dans sa correspondance, quelle qu'en soit la matière, à ce que lui prescrivent la justice, la prudence et la charité?... » (8 Décembre 1825.)

Le Père Godinot s'efforce ensuite assez longuement d'atténuer ce que son refus peut avoir de pénible pour celui à qui il est obligé de le faire. Lamennais appuyait sa requête sur la nécessité où on le mettait de se justifier : « Qui défend accuse », avait-il dit. « Il est possible, répond le religieux, qu'en certains cas ce principe soit vrai ; mais il est certain que ce n'est pas ainsi que la Compagnie entend user du droit qu'elle a de défendre. Il est même notoire qu'elle a très souvent défendu de soutenir des opinions sans les accuser le moins du monde. La nécessité, la paix de l'uniformité lui sufîisent pour proposer des défenses... » Enfin, comme Lamennais croyait avoir à se plaindre du langage de quelques Jésuites, le Provincial promettait de veiller à ce qu'aucun des siens, en usant de son droit de discuter les doctrines, ne se départit des égards dus aux personnes, et surtout à un défenseur de la religion aussi méritant que M. de Lamennais.

De faitnous voyons par la correspondance du Père Gury qu'une circulaire fut adressée à toutes les communautés pour recommander dene parler des écrits de M. de Lamennais qu' « avec toute la considération possible, comme s'ils parlaient à l'auteur lui-même ». « Qu'on se garde bien surtout, ajoute le Provincial, de donner aucune qualification au système de M. de Lamennais, puisque l'Église ne l'a point censuré. »

Il n'était pas dans le tempérament de Lamennais d'accepter avec sérénité un refus qui était aussi une leçon; il

affecta d'y voir un aveu, dont il lui était aisé de triompher. Sa lettre est d'un ton sec et coupant qui décèle une colère concentrée. Après des remerciements où l'ironie ne prend pas la peine de se dissimuler : « Vous avez des secrets^ poursuit-il, des secrets qui me concernent et que vous ne pouvez me communiquer. Ils ne sont pourtant pas des secrets pour tout le monde, mais ils doivent le demeurer pour moi, selon vos règles, à ce que vous m'assurez. Soit, mon Révérend Père, je n'ai rien à dire à vos règles, il me sufïit de les connaître; et n'eussé-je appris que cela dans notre correspondance, je serais loin, très loin de la considérer comme inutile. »

Ce trait ne lui suffisant pas, il en décoche un autre en terminant, trempé dans un fiel amer : « ...Je sais que votre Société peut lui (rendre à la religion) d'éminents services; mais cependant, pour m'expliquer nettement à votre exemple, la religion et la Compagnie sont deux choses qui ne se confondent nullement dans ma pensée et que même j'apprends tous les jours à distinguer davantage. » (15 Décembre 1825.)

L'incident était clos; quand la lettre, adressée à Sainte- Anne d'Auray, lui arriva à Paris, le 30 décembre, le Père Godinot se contenta d'écrire en tête de la première page : Rien à répondre.

Assurément, en refusant à Lamennais communication de l'Ordonnance du Père Fortis, le Provincial de France se conformait aux termes de sa règle', règle très sage, très raisonnable d'ailleurs et qui n'est pas spéciale à l'Ordre de saint Ignace. 11 est trop aisé de comprendre qu'il y a intérêt majeur pour les communautés religieuses à ce que leurs membres n'aillent pas s'entretenir de ce qui s'y passe, avec les gens du dehors. Toutefois on pourrait se demander si c'était bien le cas d'appliquer la règle au pied de la lettre. Il s'agissait, il est vrai, d'une

I . Voici le texte même de l'Institut : Nenw quae domi acta vel agenda SHiit externis referai nisi superiori id probari intelligat. {Heg. corn. 38.)

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