CHAPITRE VI
à mains jointes au Père Fortis une année de Montrouge ; jamais je n'ai pu l'obtenir. » (18 Septembre 1834.) ha grâce des prémices que Dieu verse sur le berceau des Instituts religieux y avait abondamment suppléé. Le Père Druilhet fut vraiment le religieux et le Supérieur selon le cœur de saint Ignace. Le Père Gury, qui tenait de ses fonctions de maître des novices une clairvoyance exceptionnelle, déclarait ne trouver rien à reprendre dans le Père Provincial dont il était devenu le sociiis, rien, sauf pourtant qu'il était «soigné dans sa personne et ses habits», en quoi l'austère sociiis découvrait un semblant de « mondanité ». Avec plus de justice sans doute verrait-on dans cette correction extérieure un dernier trait qui parachève une vertu solide en la rendant aimable.
Un an après le Père Druilhet, mourait à la résidence de Toulouse un autre religieux auquel, sous la Restauration, on avait fait, bien malgré lui, une célébrité invraisemblable. Directeur de la Congrégation pendant quatorze ans, le Père Ronsin était devenu une sorte de personnage légendaire; aux yeux du public il incarnait toute la puissance mystérieuse, mais aussi toute la malfaisance dont on gratifiait alors la société de Loyola. Il n'est pas douteux que le Rodin du Juif-errant ne soit dans la pensée de l'auteur le Père Ronsin, dont le nom même est à peine déformé. Ame candide, d'une piété tendre et quelque peu naïve, au témoignage de ceux qui le connurent, le pauvre Père semblait fait moins qu'un autre pour le rôle de maître fourbe que lui attribua la malignité des uns et la crédulité des autres. Nous avons vu de notre temps l'opinion publique tomber dans des méprises analogues au sujet de tel Jésuite dont il lui plaisait de s'occuper.
Au début de 1828, quelques mois avant les fameuses Ordonnances, le Père Ronsin s'était vu imposer un sacrifice que l'on peut bien dire héroïque. L'autorité ecclésiastique de Paris, « effrayée de ce cri d'alarme qui était aussi un cri de ralliement : La Congrégation et les
Jésuites ! » *, avait engagé le Père Provincial à éloigner le religieux dont le nom excitait tant d'émoi. L'insinuation fut faite, écrivait le Père Godinot, « d'une façon équivalente à un ordre ». En véritable enfant d'obéissance le Père Ronsin se soumit sans la moindre hésitation. 11 présida une dernière réunion le 2 février et fit ses adieux à ses chers congréganistes ; après quoi il alla remettre sa démission entre les mains de Mgr de Quélen. On lui donna pour successeur d'abord l'abbé de Rohan, puis l'abbé Mathieu, élevés l'un et l'autre dans la suite sur le siège archiépiscopal de Besançon. Mais la Congrégation elle-même ne fit dès lors que végéter pour disparaître enfin dans la tempête de 1830. A ce moment le Père Ronsin avait dû fuir, lui aussi, loin de Paris où sa vie n'eût pas été en sûreté. Il y était revenu au bout de deux ans ; mais cette fois encore on s'émut à l'archevêché des ressentiments et des colères que soulevaient le nom de l'ancien directeur de la Congrégation ; on exigea, paraît-il, qu'il disparût sans retour. Voici comment le Père Renault rappelait, bien des années plus tard, la pénible commission qu'il eut à remplir en sa qualité de Provincial :
« Vous savez qu'une des choses qui m'ont le plus coûté au cœur dans une période de six ans, ce fut quand je me vis obligé de dire au Père Ronsin qu'il avait à quitter Paris pour toujours et qu'il exercerait le saint ministère bien loin de celte ville, en province. Mgr de Quélen le demandait; mais il voulait que je prisse sur moi seul l'odieux de cette mesure. Au milieu des œuvres qu'il faisait à Paris et malgré ces liens chers et sacrés qui l'attachaient à tant d'âmes, le Père Ronsin fut sublime d'obéissance. Pas un mot, pas la plus petite observation. Je pourrais dire qu'il fut aussi sublime d'amitié pour moi dans cette circonstance; il m'embrassa avec effusion. 11 partit de suite pour Toulouse, et depuis jamais de retour