CHAPITRE VI
parfois le cadre classique traditionnel; il ne craignait pas d'ouvrir un jour discret sur la littérature et la poésie contemporaine ; à l'occasion il lisait à ses disciples une page de Hugo ou de Lamartine, alors dans tout l'éclat de leur gloire. Cette hardiesse effraya les timides; nous trouvons dans certains papiers de famille l'écho des inquiétudes et même des protestations qu'elle suscita; le professeur dut présenter sa justification; ce qui ne lui fut pas trop difficile, car les arguments ne lui manquaient pas. « A quinze ans, disait-il, nos élèves en savent plus que nous; on leur parle de ces auteurs, ils les lisent. Pouvons-nous nous obstiner à les ignorer? » Assurément il y a là un problème délicat, lequel ne se posait pas, au moins dans les mêmes termes, devant nos anciens qui ont rédigé le Ratio studiorum. Mais il semble bien aussi qu'il n'est ni sage, ni même possible de le résoudre avec des règles faites pour d'autres temps. C'est affaire à la prudence du maître de trouver la juste mesure dans le commerce avec des auteurs dont la fréquentation est dangereuse, mais dont le contact est inévitable.
Cependant la maison d'Avignon, grâce surtout à la prospérité du noviciat, voyait le chiffre de son personnel monter d'une année à l'autre. En 1843, elle comptait, avec son annexe de Saint-Ghamand, un total de soixante-quinze religieux. Par un privilège assez extraordinaire, aucune partie de la population catholique ne témoignait d'hostilité contre les .lésuites. Le Père de Jocas pouvait écrire un jour: « Nous avons les sympathies de l'archevêque, du clergé et des fidèles. » (3 Mai 1845.) Mgr Paul Naudo, qui avait succédé en 1842 à Mgr du Pont, témoignait à la famille de saint Ignace une bienveillance qui allait jusqu'au dévouement. Lors des événements de 184.5, il fut au premier rang de ses défenseurs; le Père Général chargeait le recteur du noviciat de lui exprimer sa vive reconnaissance « pour les sentiments qu'il avait fait paraître envers la Compagnie dans ces circonstances critiques». « Ils ne m'ont pas surpris, ajoutait-il, car depuis qu'il est
sur le siège de cette métropole, il n'a cessé de nous donner des preuves de sa sollicitude et de son affection sincère. » (20 Septembre 1845.)
Par suite de cette sympathie quasi universelle, les six ou huit Pères de la résidence appliqués à l'exercice du saint ministère avaient peine à répondre à la confiance et aux appels des diverses classes de la population. Seules peut-être les administrations civiles montraient peu d'empressement à favoriser les essais d'apostolat des novices. Le Père Gury laisse échapper à ce sujet une plainte discrète : « Nous n'avons pas, écrivait-il, l'entière liberté de travailler dans les hôpitaux et dans les prisons; nous allons cependant dans les uns et dans les autres, et nous avons la consolation d'y faire quelque bien. » (23 Décembre 1839.) On rencontrait moins d'entraves de la part des autorités militaires, à en juger par le peu que raconte le Père de Jocas : « Les novices ont converti et fait confesser dernièrement soixante soldats qui partaient pour l'Afrique. Sur ce nombre ils en conduisirent vingt-quatre chez Mgr pour la confirmation. » (25 Janvier 1843.) « Ils travaillent encore, lisons-nous dans la même lettre, à réunir en congrégation, non les petits Savoyards qu'ils ont déjà, mais les Savoyards adultes et mariés qui sont ici au nombre de plus de deux cents. Je ne sais s'ils en viendront à bout. »
A peu de temps de là un jeune prêtre reçu l'année précédente et par conséquent encore novice, le Père Alphonse Corail, prêchait le mois de Marie à la cathédrale de Notre-Dame des Doms. Il eut un succès qui échauffa la bile des quelques lecteurs que le ConsiitutionneZ avait à Avignon. L'un d'eux se fit l'interprète de leur mauvaise humeur dans une longue correspondance qu'il adressa au journal, lequel s'empressa de la publier. La pièce est vraiment curieuse par le contraste entre les faits qu'elle dénonce et l'indignation qu'on prétend exciter contre leurs auteurs. En voici le début : « Le pays recueille les fruits amers des inexplicables complaisances du pouvoir
pour le parti prêtre. Dans notre ville, comme à Lyon, comme partout en France, le jésuitisme, un instant consterné et abattu, lève de nouveau la tète avec une audace, une impudeur dignes du bon vieux temps... » En effet, « chaque soir pendant le mois de ^larie, le R. P. Corail, ancien chanoine de Toulouse', aujourd'hui digne associé du célèbre abbé Guyon, a réuni à Notre-Dame, autour de sa chaire, une affluence considérable de fidèles et de curieux. » D'après le chroniqueur, le sujet des sermons était pris beaucoup moins dans l'Evangile que dans les querelles qui agitaient alors l'opinion publique, celle surtout du clergé contre l'Université. « Le cours de ces prédications forcenées, poursuit-il, a fini le 1" Juin par une procession à laquelle assistaient trois ou quatre mille enfants des deux sexes que l'on devait consacrer à Marie. A cet effet, l'immense procession, après avoir traversé au chant des cantiques les principales rues de la ville et le rocher des Doms, s'est rendue sur la place du Palais des Papes; là avait été dressé un autel en plein vent, garni de fleurs et de festons. Le Père Corail, juché sur une estrade, a pris la parole en présence d'une mullitude de dix à douze mille âmes, et, dans une chaleureuse improvisation, a fait un appel aussi passionné que ridicule aux sentiments ultramontains.., glorifiant ces siècles barbares, où l'inquisition faisait rôtir les hérétiques, etc. - » Suivent les tirades accoutumées, et finalement on fait entrevoir les effroyables dangers qui menacent le pays si on laisse libres des hommes aussi entreprenants et aussi avides de domination.
On ne pouvait que remercier le Constitutionnel d'avoir fait connaître à toute la France la manifestation si gracieuse tout à la fois et si grandiose organisée dans l'antique cité papale « par les noirs janissaires de la cour de Rome » ; c'est ainsi qu'il désignait les Jésuites. On est
I. C'est une erreur. L'abbé Corail, du diocèse de Toulouse, était chanoine deMontauban.
•1 Le Constitutionnel, ai juin iS/iS.
heureux de pouvoir lui en emprunter le récit. Toutefois nous devons ajouter que les vicaires généraux et les chanoines ne purent laisser passer sans protestation les inventions mensongères publiées contre le prédicateur. Ils adressèrent au journal une note qu'il se garda de reproduire : « Ayant suivi, disent les honorables signataires, les prédications de M. l'abbé Corail et voulant le justifier des calomnies odieuses et étranges dont il été l'objet dans le n° 172 du Constitutionnel...^ nous déclarons expressément toutes les allégations du correspondant du Constitutionnel fausses, controuvées, mensongères et calomnieuses. » (8 Juin 1843 '.)
Le prédicateur de Notre-Dame des Doms signalé par le Constitutionnel à l'attention publique était alors âgé de trente-quatre ans; il avait, au sens le plus vif du mot, le tempérament oratoire. L'année suivante, nous le retrouvons donnant la station quadragésimale dans la primatiale de Lyon. Plusieurs de ses confrères prêchaient en même temps dans diverses paroisses de la ville; les correspondances de famille s'accordent à reconnaître que le Père Corail fut remarqué entre tous. Dès lors il figurera pendant vingt-cinq ans sur la liste des prédicateurs en renom ; il est appelé un peu partout pour porter la parole dans les grandes circonstances; c'est lui, par exemple, qui prêcha pour le couronnement de Notre-Dame des Victoires, le 9 juillet 1853. Il mourut, malheureusement épuisé de travaux excessifs, n'ayant pas atteint sa soixantième année. (3 Février 1867.)
Au moment où le Père Corail se présentait au noviciat d'Avignon, la résidence comptait parmi ses membres les plus actifs un homme qui allait bientôt acquérir une grande, peut-être trop grande notoriété. Le Père Nicolas Deschamps, né en 1797, était alors dans la force de l'âge. Entré déjà prêtre dans la Compagnie en 1826, il avait enseigné la Rhétorique d'abord aux Juvénistes d'Aix, puis